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Venez découvrir l’impression récente de deux de nos deux albums réalisés, illustrés et mis en musique par les Alchimistes : fruit de la collaboration entre mes deux soeurs et moi : c’est sur notre blog ! lesalchimistes.home.blog

 

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le Silence de Fleurdo

Fleurdo.pngle Silence de Fleurdo

Des éclats de voix résonnent en choeur dans le ruisseau. Cokliko et Fleurdo s’en donnent à coeur joie dans les courants, bondissent d’un rocher à l’autre, glissent sur les toboggans d’eau, se poursuivent comme deux papillons dans les airs. Les rayons du soleil éclairent leurs yeux malicieux. Faisons la course jusqu’au bout du ruisseau semblent dire leurs regards en miroir, et en un clin d’oeil, la paire d’amies dévale le courant à toute vitesse. Le temps s’étend et s’efface jusqu’au soir.

La nuit tombée, Papalotus vient recueillir Fleurdo et Cokliko pour les déposer dans leur nid de sommeil. Mille lunes les saluent à l’unisson, et elles croisent au passage quelques enfilées d’étoiles. Elles attrapent à la volée une lune et une étoile, puis s’endorment dans une pirouette, et leurs rires s’impriment en éclats dans le soir. La nuit s’assoupit dans un tableau.

Une goutte de rosée sillonne son nez. Cokliko respire l’essence du matin à pleins poumons. Le corps encore engourdi, une petite main sommeillante gigote doucement comme pour saluer l’aube naissante. Un papillon passe au-dessus d’elle, et, d’un battement d’aile, disparaît dans une trace d’aquarelle. Cokliko s’ouvre en corolle et quitte le sommeil. D’un bond, sa journée commence.

L’aube s’est dessinée dans le contour des arbres. Les cimes se détachent, auréolées d’une lumière doucement blanche. Au loin, des rires résonnent. Pas de nuage à l’horizon, l’aurore disparaît dans la grande parade bleue du soleil montant. Cokliko cherche son amie. Elle n’est pas dans son nid. Elle n’est pas au ruisseau. Comme c’est étrange, ce silence de Fleurdo. « Qui a vu Fleurdo? » Crie-t-elle au hasard du vent.

Personne ne l’a vue.

« Fleurdo, Fleurdo!» se mettent à chanter petits et grands, et le ruisseau se transforme en chasse au trésor. Chaque coquille est inspectée, tous les champignons sont examinés, les feuilles soulevées, les chemins parcourus à grandes enjambées, mais rien. Toujours ce silence de Fleurdo.

La joie faiblit. La chasse n’est plus un jeu, l’enjeu bien trop précieux. Le doute s’insinue. La pensée prend des routes sinueuses, des chemins tortueux. On s’assoit, on lance des cailloux, on fait des ricochets dans le ruisseau silencieux, on saute à cloche pieds sur les galets qui le traversent… Et on attend.

L’inquiétude plane au-dessus de tous, elle plane et descend, petit à petit pour atterrir au beau milieu du petit ruisseau. Elle porte des petites grappes de souvenirs et beaucoup de points d’interrogation. Au plus profond de son bagage, une teinte nouvelle se propage et vient recouvrir chaque petite grappe de souvenir d’un fin voile doré et mystérieux.

La journée est passée, le soleil s’est endormi, mais personne ne trouve le sommeil. Cokliko est posée sur sa tige, ouverte en corolle sous des lunes prostrées. Elle croit entendre le rire lointain de Fleurdo qui s’efface dans le silence de la nuit.

Le noir laisse apparaître en songe un petit corps sans main, puis sans tête. Les pétales rosés se détachent un à un et se froissent. Le corps perd de son éclat et de ses couleurs. Des bulles de souvenirs éclatent dans le reflet d’une lune et laissent une trace qui disparaît dans l’eau maintenant immobile.

Où est Fleurdo? La question reste suspendue comme un nuage dans le ciel. Le sommeil finit par se poser, lourd et agité, sur le tableau nocturne, et les paupières ferment leur rideaux sur les yeux embrumés.

Son absence écrase la terre comme une enclume. Le ciel verse ses larmes de rosée et le chagrin coule dans le ruisseau au pied des roseaux. Les fleurs forment une ronde et chantent doucement leur chagrin. La mélodie se mêle au souffle du vent qui l’emporte vers d’autres horizons.

Sur le nénuphar vide de Fleurdo, chacun pose un pétale, un caillou, une feuille, chacun déchire un morceau de lui-même pour le déposer dans le nid déserté. Le nénuphar, lourd de ces présents, descend au plus profond de l’eau, peut-être jusque dans le coeur de la terre, et laisse un rond dans l’eau trouble. Tous s’écartent, et une farandole de souvenirs flotte au-dessus d’eux.

Cokliko reste sur sa tige, immobile et sombre. Ses pétales sont las, son corps presque sans vie. Elle ne voit pas l’eau qui scintille sous les rayons du soleil. L’aube n’a pas de sens, tout autour d’elle est à l’envers, le ciel sous la terre et la terre s’abat sur elle comme une pluie de colère. L’absence de Fleurdo creuse un puits de malheur dans le corps de son amie.

Mamirose enveloppe Fleurdo tendrement de ses pétales orangers. «Mon petit Fleurdo, lui dit-elle tout doucement, ton amie s’en est allée par delà les coquilles et les vagues, son feu s’est éteint, mais le moment venu, il brûlera à nouveau, et c’est en toi qu’il se rallumera.»

Et, à mesure que les jours passent, le vide se remplit de souvenirs et petit à petit, comme l’a prédit Mamie Rose, se gonfle d’une flamme nouvelle qui éclaire les bulles de souvenirs de sa lumière chaude et vivante.

Un matin, l’aile battante d’un papillon coloré vient chatouiller la petite corolle rouge encore sommeillante, et le rire de Fleurdo se met à résonner en écho dans celui de Cokliko. L’eau du petit ruisseau scintille à nouveau sous les rayons du soleil naissant.

Les amies se seraient-elles retrouvées?

 

Illustration de Nadia Berz
Source : Contes

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Les Danseuses de Delphes

danseuses delphes.png

Deux nymphes s’élèvent au vent
Dans un battement de jambe,
Deux elfes virevoltant
sous les colonnes de Delphes.
Souplesse, tristesse, tendresse.
La tristesse s’envole en arabesques
Dans le coeur de l’oracle enchanté.
Dans un silence,
Les danseuses glissent
D’un pas de velours
Sur les notes montantes.
Une enfilée joyeuse.
Un pas lourd foule la Terre,
Une main de soie bat l’air,
Un pied de gazelle frôle
La haute voûte de marbre.
Une note de grâce,
et les danseuses de Delphes
Deviennent statues d’ivoire.
C’est la nuit noire.

 

(A lire en écoutant les Danseuses de Delphes de Debussy joué par Noémie)

2017

Illustration de Nadia Berz

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En/quête

Awa cherche son chat
Eloi cherche un toit
Michal cherche le Graal
Liam cherche son âme
Ethel perce les mystères du ciel
Désir cherche le plaisir
Eior cherche de l’or
Chloé cherche sa clef
Kaour cherche l’amour
Maé sonde les méandres du passé
Arnaud cherche le bon mot
Salim cherche les rimes
Maxence cherche un sens
Nour cherche l’humour
Kashmir découvre les secrets de l’avenir
Timothée cherche la vérité
Tess cherche la tendresse
Léon cherche l’évasion
Heather cherche la peur
Omer questionne le fond de la mer
Azami cherche un ami
Ayo cherche de l’eau
Adamar cherche l’art
Johannet cherche la paix

Et moi, et moi?
Et moi je cherche tout ça.

Source : Poèmes

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Pour commencer…

Bienvenue dans mon espace. Venez y goûter un poème ou un conte pour enfants, un texte sans queue ni tête ou un carnet de voyage. Venez y déguster quelques mots tombés de mon esprit et revenez vous y prélasser à vos heures perdues.

Lily

 

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Les collines d’Anacapri

A l’aube d’Anacapri, deux êtres ailés jouent à s’attraper.
Un coup d’aile, deux coups d’ailes, et une envolée effrénée vers les collines boisées. Le premier s’élève au soleil naissant, le deuxième le rejoint dans la brume blanche de l’île. Ils suivent l’enfilée de nuages,
se cachent et ressortent d’un bond triomphant dans la clarté du matin.
Leurs ailes transparentes se mêlent dans une danse rieuse.
Un enfant les regarde s’ébattre de ses yeux amusés depuis le port encore endormi. Les taquins disparaissent au loin.
L’enfant les a peut-être rêvés…

Lily Berz

Mon Nom est Lune

Mon nom est lune.png

Oui, mon nom est Lune, et je vais te raconter mon histoire. Ne t’attends pas à une histoire banale, car rien de ce qui m’est arrivé ne peut être qualifié de banal. Mon histoire est extraordinaire, et tu risquerais bien de ne pas me croire, mais toi qui t’apprêtes à découvrir mes aventures, sache que c’est un soulagement pour moi de partager enfin mon secret.

 

Tout commença un peu avant le premier jour de ma vie. Une nuit, ma mère fit un rêve: un grand oiseau blanc au plumage majestueux et dont la tête était presque celle d’un vieillard, avec une longue barbe blanche, s’était posé sur la Lune pour y ramasser une petite pierre de la forme d’un tout petit œuf. Une fois revenu sur Terre, il avait plané autour de ma mère, avant de se poser devant elle et de lui offrir la petite pierre, du bout du bec. En portant la pierre à son oreille, ma mère avait entendu un petit cri s’en échapper. Puis, la pierre s’était brisée comme une coquille d’œuf, et un bébé de la taille d’un demi pouce se tenait là, debout au creux de l’œuf de pierre, la tête dépassant à peine de la coquille. Il riait de fierté d’être sorti seul de son nid.

Ma mère se réveilla de son rêve avec des contractions, et l’étrange conviction que le bébé du rêve, c’était moi, son bébé encore au chaud dans son ventre. Ce Tom-Pouce semblait si fier d’être sorti seul de son œuf. Ma mère en était presque vexée, comme si son propre bébé n’avait plus besoin d’elle. Sur le chemin de la maternité qui se trouvait de l’autre côté du parc au pied de notre appartement, ma mère eut une violente contraction qui la fit se plier vers le sol. Elle vit alors scintiller entre les herbes vertes un petit quelque chose qu’elle prit dans sa main, une petite pierre légère, blanche et presque lumineuse, de la forme d’un œuf, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à la pierre de lune de son rêve. C’est à ce moment qu’elle décida de m’appeler «Lune».

Mon père dit que ce nom me va comme un gant, car je suis souvent dans la lune. Tout le monde trouve d’ailleurs que mes parents n’auraient pas pu me trouver un prénom plus à mon image. Il paraît que je suis un garçon sensible et doux (sauf quand je m’énerve, alors là, c’est la tempête!). En ce qui me concerne, je ne pourrais pas m’imaginer porter un autre nom.

Je ne me souviens pas du moment où ma mère me raconta son rêve. D’aussi loin que je me souvienne, je l’ai toujours connu. Dès mes plus jeunes années, l’oiseau blanc était comme un compagnon imaginaire qui veillait discrètement sur moi.

Pour mes dix ans, ma mère m’offrit la petite pierre de lune qu’elle avait toujours conservée dans sa boîte à bijoux. Ce fut le plus beau cadeau de tous. Quand je le pris au creux de ma main, ce fut comme si le contact lisse et rond de la pierre sur ma paume avait à la fois éveillé et apaisé mon corps. Depuis ce jour, mon caillou restait posé sur ma table de nuit, et chaque soir, avant de m’endormir, je le prenais quelques instants au creux de ma main pour trouver le sommeil. Quand j’étais en colère, ou triste, je le serrais bien fort, et je sentais comme un nuage de douceur m’envelopper. Dès l’instant que j’eus cette pierre, je sus qu’elle était magique, et que j’étais seul maître de ses pouvoirs.

 

Un soir, je m’endormis avec ma pierre au creux de la main. J’avais oublié de la reposer sur ma table de nuit avant que le sommeil me gagne. C’est ce soir-là que l’oiseau blanc vint me rendre visite pour la première fois. Il était grand et majestueux, et sa barbe blanche lui donnait l’allure d’un vieillard d’une sagesse infinie. Je le vis d’abord depuis ma fenêtre flotter dans le ciel sombre, léger et gracieux, d’un blanc à la fois lumineux et transparent, avant de venir se poser près de moi. Il emplit ma chambre de son halo lumineux. Il se mit à me parler d’une voix de ténor dans une langue inconnue. Je compris qu’il me proposait de monter sur son dos.

Nous nous envolâmes dans la nuit, laissant un ruban de lumière derrière nous, jusqu’à la fenêtre de ma chambre. Planer ainsi dans le ciel nocturne était une sensation extraordinaire, et, au-dessus des toits de ma ville, je me sentais à la fois minuscule et géant. Nous nous éloignâmes de la Terre, qui devint de plus en plus petite et irréelle, pas plus grande que le globe terrestre sur mon bureau. Nous traversâmes l’espace et les étoiles sans la moindre secousse et sans le moindre désagrément, puis nous aperçûmes un globe blanc crémeux sur lequel nous nous posâmes. Je descendis de l’oiseau et foulai d’un pied léger un sol de poussière blanche. L’étrange langage de l’oiseau devint alors limpide.

Il me disait que j’étais sur la Lune et qu’il viendrait me chercher bientôt, une fois que j’aurais fait ce que j’avais à faire. Il s’envola au loin dans un battement d’ailes léger et puissant, et je me retrouvai seul sur ce qu’il me disait être la Lune. La Lune, la Lune, quelle idée, cette aventure invraisemblable défiait toutes les lois de la physique!

Son départ me fit verser une larme gelée que je recueillis dans ma main. Elle ressemblait à un flocon de neige et fondit instantanément. Qu’allais-je faire seul sur la Lune? Que voulait dire l’oiseau, avais-je quelque chose à accomplir, ici, sur la Lune? Je me souvins alors m’être couché avec mon caillou, et songeai qu’il devait s’agir d’un cauchemar. Je n’avais qu’à attendre ici de me réveiller. Autour de moi, tout était désert et silencieux. Il y avait de la poussière blanche et des cratères gris à perte de vue. Le vent soulevait la poussière d’ivoire, donnant ainsi à la Lune un aspect vaporeux. Je me sentais d’une légèreté et à la fois d’une lourdeur indéfinissables. J’étais résolu à attendre patiemment mon réveil ici, sans bouger, et sentais d’ailleurs mon corps bien incapable d’effectuer le moindre mouvement.

A quelques mètres de moi, un cratère attira soudain mon attention. La poussière au-dessus de lui semblait se colorer légèrement, et dessiner des motifs de plus en plus nets, d’une splendeur qui se révélait progressivement. Elle formait des mélis-mélos de spirales qui se nouaient et se dénouaient, s’entrelaçaient et formaient des arabesques mouvantes qui, à peine formées, se déformaient et se reformaient, se déroulaient et s’enroulaient à nouveau, s’unissant à d’autres arabesques. J’étais envoûté par ce spectacle, au point d’en oublier que j’étais là, seul et abandonné sur la Lune. Sans y penser, je me retrouvai porté dans ce flot d’arabesques, mon corps littéralement soulevé puis avalé par le cœur du cratère. A cet instant, la terreur s’empara de moi, je me sentis comme avalé à l’intérieur de moi-même, comme soustrait à mon être. La sensation de ne plus être. Etait-ce cela, mourir?

Une odeur inconnue me tira de cet effroi, une odeur suave et amère à la fois, un peu comme un mélange de pamplemousse, de fumée et de safran. Un monde s’ouvrit à moi, tout de couleurs pastel. J’étais moi-même tracé au crayon, les couleurs indéfinies, comme colorié du bout de la mine. Toute mon expérience de l’espace, du temps, des matières, des odeurs, des bruits, du toucher, du poids des choses, tout était à revoir, rien ne semblait s’appliquer ici. Je vis des créatures se former et se déformer devant mes yeux, j’entendais des sons aigus et étouffés passer près de moi, et des chants lancinants à peine audibles.

Des créatures hideuses sans yeux ni bouches, avec des groins de cochon, des corps velus, des ailes sur ressorts et de longues queues écaillées de dragons, avançaient vers moi, comme portées par une vague invisible. Sans expression faciale, comment savoir si ces créatures étaient bienveillantes ou maléfiques? J’étais saisi de stupeur et de panique alors qu’elles continuaient de s’avancer droit vers moi.

Je me souvins que tout cela n’était peut-être qu’un stupide cauchemar, mais je savais également qu’un cauchemar pouvait être plus terrible encore que la réalité, et l’épouvante que je ressentais là était bien réelle. Il fallait que je fasse quelque chose, cauchemar ou pas. Alors, je me tins vaillant, les poings sortis, menaçants, le regard acéré, faisant front à ces créatures étranges. Elle me fonçaient dessus sans retenue, et j’étais prêt à frapper, à esquiver, à sauver ma peau, mais elles passèrent à travers moi comme si je n’existais pas et poursuivirent leur chemin, me laissant là, ridicule, les poings serrés en position de boxeur.

Il n’y avait ni sol, ni ciel, seulement ces arabesques mouvantes sur lesquelles d’autres créatures étranges se laissaient porter. Ce monde était tout entier mouvant, planant et léger. Je m’aperçus que j’étais moi-même sur une spirale de poussière ondulant sous mes pieds sans pour autant me faire perdre l’équilibre, qui me transportait doucement vers un groupe de petites créatures ailées ressemblant à des libellules gracieuses qui faisaient osciller leurs ailes transparentes dans une danse aérienne. Leur langage était celui de mon oiseau blanc, et je ne fus pas même surpris d’entendre que, non seulement je le comprenais, mais je le parlais également. Lorsque l’une des libellules me salua de sa voix de flûte, je m’entendis la saluer en retour. Elle avait des yeux perçants qui m’avaient saisi et fait frissonner dès mon arrivée.

«Nous sommes les architectes de l’univers, me dit-elle. Raconte-nous ton monde et parle-nous de l’esprit des hommes.

– Voulez-vous dire que vous avez créé l’univers, la galaxie, les planètes, la Terre…? Demandai-je, oubliant ma timidité légendaire. Je me sentis soudain en confiance avec la libellule, et saisi d’une irrésistible envie de parler avec elle.

– C’est cela, enfant Lune. Nous avons créé l’univers. Ta planète est notre création.

– Mais alors, vous êtes… Dieu?

– Qu’est-ce que… «Dieu»?

– Je ne sais pas exactement. Certains pensent que c’est un être puissant et magique qui a créé tout ce qui vit. Je peux vous parler de Moïse, Mahomet, Jésus, Bouddha, Shiva, les Dieux d’Egypte antique… Je mélange un peu tout, désolé, c’est un sujet compliqué. En tout cas, je sais que certaines personnes sont bonnes et généreuses grâce à leur amour pour Dieu, alors que d’autres utilisent Dieu pour imposer des choses injustes ou faire la guerre. C’est à n’y rien comprendre… Moi je préfère ne pas trop y penser.

– Je vois. Cela m’a bien l’air d’être une question complexe en effet, mais tu me l’as bien exposée. Saurais-tu me dire ce qui anime les hommes par-dessus tout, ce qui donne du sens à leur existence?

– Euh… Tu poses des questions auxquelles je n’avais jamais pensé. Je dirais que les hommes souhaitent tous être heureux, je crois que c’est ce qui nous anime par-dessus tout.

– Et peux-tu m’expliquer ce qu’être «heureux»?

– ça veut dire trouver le bonheur. Et pour le trouver, la plupart des gens cherchent un bon travail pour vivre confortablement et se faire plaisir. Les enfants sont heureux de manger des sucreries, de jouer sans contrainte, de recevoir des cadeaux… Par contre ils ne sont pas souvent heureux de faire leurs devoirs parce que ça leur demande beaucoup d’efforts!

– Alors, pour trouver le bonheur sur Terre, l’homme cherche le confort et le plaisir. Est-ce bien cela?

– Oui, enfin ça n’est pas si simple que ça !

– Je vois… Encore un sujet complexe si je comprends bien. Et toi, qu’est-ce qui te rend heureux ?

– Si tu me vois dévorer une grosse coupe glacée vanille-fraise-chantilly accompagnée d’un biscuit meringué, de fraises fraiches et décoré d’un parasol multicolore, tu comprendras tout de suite ce que signifie « être heureux » ! Mais c’est un bonheur qui ne dure que le temps de la glace, parce qu’à la dernière cuillère, c’est comme si le bonheur s’était échappé.

– Le bonheur dure peut-être peu de temps alors?

– Peut-être. Je réfléchis avant de poursuivre : si tu manges une coupe glacée tous les jours, tu oublies le plaisir qu’elle te procure. Quand tu n’as besoin de rien, tu n’as plus de rêves et de désir, alors tu es malheureux. L’envie fait partie du bonheur je pense.

– Rêver et désirer… Elle me semble belle, cette quête du bonheur. Et toi, l’as-tu trouvé ce « bonheur »?

– Je ne sais pas si on peut le « trouver » comme ça, comme on trouve un joli caillou par terre. Mais ça m’apporte du bonheur de passer du temps avec les gens que j’aime, mon meilleur copain, regarder la montagne, me baigner dans la mer, regarder un film génial ou me plonger dans un livre captivant…

– Je vois, ce que tu racontes me fait rêver, j’irais bien moi-même faire un petit tour sur la Terre !

– Oh, je t’emmènerais bien avec moi ! Mais je ne sais pas si ça va être possible… Après un long moment de considération silencieuse, je repris : tu sais, ma vie te fait rêver, mais parfois il m’arrive aussi de ressentir une grande tristesse ou beaucoup de colère, et il m’arrive d’avoir mal à la tête, de faire des cauchemars, de me disputer très fort avec mon frère, tout plein de choses qui ne font pas rêver.

– Hum, les hommes sont donc aussi animés d’émotions désagréables. C’est captivant. Que fais-tu de ces émotions, Lune ?

– Elles sont dures à vivre. Mais parfois ça fait aussi du bien de s’être mis en colère ou de pleurer et d’aller mieux après. J’aime bien lire des histoires qui me font peur par exemple, ça met du piment dans la vie !

– Hum, « du piment dans la vie »… S’agit-il d’une émotion plaisante ? »

J’éclatai de rire. « C’est une expression, ça veut dire que les choses qui piquent comme le piment, ça rend la vie plus intéressante.

– Pourquoi as-tu hoqueté et changé de visage? »

J’éclatai de rire à nouveau. « Tu m’as fait rire! Quand tu ris ça montre que tu te sens bien avec la personne en face de toi, et ça anime tous les traits de ton visage! »

La libellule essaya de rire, déforma sa bouche et émit des caquettements peu convaincants, aussi je me pliai en deux dans un nouveau fou rire.

« Lune, tu m’as appris beaucoup de choses. Tu reviendras bientôt pour qu’on discute encore. Pour le moment, tu vas te reposer un peu.»

Une sorte de jument aux oreilles pendantes, avec un œil unique au-dessus du museau et de longues jambes gracieuses de femme m’emporta sur son dos, parcourant ce qui me sembla une immense distance en quelques foulées à travers les arabesques et les tourbillons pastels de créatures fantastiques, puis me déposa sur une volute nuageuse sur laquelle je m’endormis immédiatement.

 

Lorsque j’ouvris les yeux, je me trouvais dans mon lit, mon caillou dans la main. Ce n’était qu’un rêve? Impossible, Impossible! C’était trop réel pour n’avoir été qu’un rêve. Mais bien trop incroyable pour être vrai…

Je restai prostré sur mon lit à penser aux créatures pastel, toutes plus incroyables les unes que les autres, et à la libellule aux yeux perçants qui disait avoir créé la Terre, mais ne connaissait rien des hommes. Je repensai à notre discussion, et eus, moi aussi, envie de lui poser des questions. Je regardai par la fenêtre, et crus voir au loin mon oiseau blanc. La journée fut difficile, comment retourner à ma petite réalité quotidienne après tant de mystère et d’aventures? Je ne pouvais pas me résoudre à penser que tout cela n’était qu’un rêve, et déjà je pensais à mon prochain voyage sur la Lune. A l’école, j’observai les autres avec curiosité et intérêt, pensant que tout ce que j’observais pourrait être intéressant pour ma Libellule. Dans la cour de récréation, Lucas, un garçon provocateur et agitateur me lança : « Eh, Lune, redescends sur Terre un peu! » avant de me faire un croche-pied qui me mit par terre. Je vous ai dit que parfois je me mettais en colère, mais ce que je ne vous ai pas dit, c’est que ma colère n’est pas toujours proportionnelle à ce qui l’a déclenchée. Or, ce jour-là, je n’étais pas d’humeur à ignorer les affronts. Je sentis la colère monter en moi comme un tsunami, et fis atterrir mon poing sur le nez de Lucas en hurlant que j’étais aussi bien sur la Lune que sur Terre. Lucas, le nez en sang, se jeta sur moi à son tour, me poussa, et en tombant, ma tête heurta le petit muret qui bordait la cour, m’assommant quelques instants. La maîtresse, qui d’habitude était plutôt bienveillante envers moi car j’étais généralement calme et sérieux, n’eut d’autre choix que de me punir. Je me mis à pleurer à chaudes larmes, regrettant que mes larmes ne se transforment pas en neige.

Le soir, je ne pus tenir mon secret plus longtemps, je sentais qu’il allait me faire perdre tout mon sang froid. Alors, je le racontai à mon arrière grand-mère qui somnolait dans son lit, et qui accueillit mon histoire avec un sourire tendre et rêveur, qui resta imprimé sur son visage alors qu’elle sombrait dans le sommeil.

Tous les soirs avant de me coucher, je scrutais le ciel à la recherche d’une lumière transparente, et m’endormais avec mon caillou dans la main. Il ne se passa pas beaucoup de temps avant que mon oiseau blanc ne revienne me chercher. Il me transporta sur la Lune et me déposa devant le cratère aux arabesques, comme la fois précédente. Mon corps resta immobile, mais mon être fut aspiré dans les arabesques de poussière. Je compris que mon corps était devenu tout petit, pas plus haut qu’un pouce, et je vis à deux pas de moi mon grand corps devenu immobile, qui m’attendait. Comme c’était étrange, de pouvoir ainsi sortir de soi-même. Je me sentais comme un tout petit personnage dans un conte merveilleux, crayonné dans un coin de la page pour les lecteurs curieux. Lorsque je fus aspiré au cœur du cratère, je ressentis à nouveau l’effroi de la dernière fois, mais je savais que c’était le prix à payer pour rendre visite à ma Libellule. Je croisai des êtres incroyables et me fis à nouveau traverser par quelques créatures surprenantes. C’est une sensation à laquelle il serait difficile de s’habituer, me dis-je. Mais rapidement, mes volutes me déposèrent auprès des libellules.

«Bonjour Libellule, dis-je.

– Bonjour, Lune. Qu’est-il arrivé à ta tête?

– Oh… Rien, je me suis battu. J’étais très en colère. Trop en colère.

– Arrive-t-il souvent que les hommes soient en colère et se battent?

– Oui, souvent! Mais, si vous êtes nos créateurs, comment se fait-il que vous sachiez si peu de choses sur nous?

– Nous avons pensé le monde, nous avons fait des essais, des mélanges, des dosages, nous avons insufflé de l’énergie et un esprit à votre planète. Nous avons assemblé, joint, disjoint, nous avons lancé les étoiles puis les planètes au hasard dans l’espace après les avoir longuement pensées et façonnées. Nous avons dessiné vos mers, vos montagnes, donné texture à l’herbe, aux rochers, nous vous avons insufflé l’énergie vitale, mais, une fois hors de notre portée, les planètes, les étoiles, la galaxie vivent par elles-mêmes et pour elles-mêmes. L’objet de notre création nous échappe, c’est pourquoi nous avons sollicité ton regard et tes récits.

– C’est rassurant. Je n’aurais pas aimé que vous sachiez tout de nous et que nous soyons vos pantins! Si mon père était là, il dirait que vous êtes des artistes, parce que d’après lui les artistes s’expriment dans leurs œuvres, mais une fois qu’ils partagent leurs œuvres avec le monde, elles ne leur appartiennent plus, elles vivent leur propre vie. Mon père est photographe, il prend des clichés de tout. Clic, et hop dans la boîte! Comme ça il partage avec tous sa vision du monde.

 

Ce voyage fut suivi peu de temps plus tard par un nouveau voyage sur la Lune. Cette fois, Libellule me demanda de lui décrire les habitants de la Terre.

«Nous avons des animaux de toutes les espèces, mais aucun comme ceux de la Lune. Nous avons des animaux de la ferme, des cochons, des poules, des vaches, des animaux de la savane comme les lions, les éléphants, les zèbres, il y a aussi des insectes, des oiseaux. Les mammifères sortent directement du ventre de leur mère, alors que les oiseaux, les reptiles et les poissons pondent des œufs. Mais ça serait plus pratique de te montrer des photos.

– Oh, tes récits me plaisent mieux, Lune.

– Oui, comme ça tu te fais tes propres images. Tu sais, d’ailleurs, tu ressembles à un insecte sur la Terre : une libellule! D’ailleurs, c’est comme ça que je t’ai appelée. Mais sinon, as-tu un nom?

– Je me nomme Songe.

– Ah… Alors, c’est sûrement que tu n’es qu’un rêve… J’aurais préféré que tu sois réel. J’ai tellement l’impression que tu l’es! Je me mis à pleurer de la neige. C’était agréable.

– Si tu me crois réel, c’est sûrement que je le suis. Dis-moi, tous ces animaux et toutes ces choses qu’il y a sur terre, sont-elles belles?

– Mon arrière-grand-mère dit que la nature est la plus belle des œuvres d’art. Elle trouve ça extraordinaire que les mamans fabriquent du lait pour leur bébé sans même y penser, qu’on naisse avec un nez, une bouche, des oreilles, et tout ce qu’il faut la où il faut. Et puis, les abeilles qui butinent les fleurs, c’est beau aussi, tant qu’elles ne viennent pas te piquer ! J’aime bien les villes aussi, aller au restaurant, me balader dans les rues, monter sur les plus hautes tours et observer les toits d’en haut. Mais… Je sais que les hommes ne prennent pas bien soin de leur planète.

– Que veux-tu dire?

– La Terre est polluée, une histoire de CO2 et de couche d’ozone… Ce que je sais, c’est qu’il faudrait économiser l’eau et l’électricité et ne pas utiliser trop la voiture. Sinon le réchauffement climatique continuera de priver les ours polaires de leur banquise, et mettre en danger la planète. Mais tu n’es pas au courant de ce problème, c’est scandaleux !

– C’est extrêmement ennuyeux ce que tu me racontes en effet. Excuse mon ignorance, je n’ai jamais mis les pieds sur Terre. Y a-t-il une solution?

– Je pense que quand on cherche bien, il y a une solution à tout, c’est peut-être pour ça que je suis bon en maths. Mais pour le réchauffement climatique, je ne peux pas faire grand-chose. Je ne peux pas forcer tout le monde à rouler à vélo, économiser l’eau, éteindre les lumières…

– Et toi, fais-tu toutes ces choses?

– Hum, parfois oui… Mais tu sais, ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air !

– Lune, tu peux aller te reposer. Aiguise ton regard, et reviens bientôt.»

 

Un matin, ma mère me réveilla avec une étreinte inhabituelle, interminable, lourde. « Mamie Risette est partie, me dit-elle.

– Elle est morte?

– Oui.»

Je me blottis contre maman, en pensant au visage doux de mon arrière-grand-mère. Il m’était inimaginable de ne plus jamais la revoir. C’était injuste de mourir. Je repensai à Songe. Nos discussions me paraissaient de plus en plus courtes. Je lui avais parlé de la beauté et de la nature, mais je ne lui avais pas parlé de la mort. La prochaine fois je lui en parlerai, me dis-je, et je lui demanderai s’ils avaient décidé en nous créant que nous devions tous mourir. Maman me laissa lézarder dans mon lit ce matin-là. Pas d’école. Comme je souhaitais que Songe ne soit pas un rêve. Peut-être pourrait-il faire quelque chose pour que je revoie Mamie Risette. En pensant à tout cela, j’aperçus par la fenêtre mon oiseau blanc planer au loin dans l’aube naissante. Je lui fis signe de la main, et m’entendis crier au dehors des mots incompréhensibles. Je parlais le langage de la Lune chez moi. L’oiseau se retourna et me répondit. Il vint se poser à mes pieds pour m’emmener. Plus de doute, tout cela était bien réel! J’étais éveillé, bien éveillé, et mon oiseau blanc était venu. Lecteur, imagine ma joie !

Avec Songe, nous parlâmes de la mort. Il me dit que tout doit avoir une fin, comme les histoires. Ils ne pouvaient pas nous inventer immortels, car chaque être vivant doit tracer son histoire avec son début et sa fin. Son explication m’apporta beaucoup de réconfort, même si j’aurais aimé revoir ma Mamie Risette.

Lorsque je rentrai chez moi, l’aube était toujours naissante au-dessus des toits de ma ville. C’est étrange me dis-je, quand je rentre d’un voyage sur la Lune, c’est comme si le temps sur Terre s’était arrêté. Peut-être le temps ne passe-t-il pas là-bas, peut-être que mes voyages ne prennent qu’une fraction de seconde…

Un soir, je n’y tins plus, je racontai à ma mère mes voyages, l’oiseau blanc, les cratères et les arabesques, les créatures, mes discussions avec Songe, le temps qui s’arrête. Ma mère m’écouta avec attention, puis m’embrassa tendrement. Je pense que mon histoire lui avait plu, mais elle ne pouvait pas comprendre que tout cela était vrai. Qui pourrait bien croire une histoire pareille? C’est pour cela que j’ai décidé de l’écrire, et de la déposer au hasard dans un rayon de la bibliothèque municipale, au milieu d’autres livres. Toi qui lis mon histoire, tu sais maintenant qui a créé l’univers.

 

Mais, au fait, si Songe et les autres créatures de la Lune ont créé la Terre et l’univers, qui les a créés, eux?

Racines de bouleau, 2012

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Illustration de Nadia Berz

 

Préface

De fil en aiguille vint se broder le projet d’un voyage en Lituanie, à partir d’une allusion de papa, au détour d’une phrase, qui me mit la puce à l’oreille. Pourquoi pas la Lituanie, je n’y avais jamais pensé : partir sur les traces de mes grands-parents et de leurs familles en Lituanie, découvrir le pays de nos aïeux. Je n’y avais jamais pensé… L’idée me saisit, comme une évidence. Alors, un projet à deux fut évoqué, vague projet en suspens, indéterminé, parfaitement indécis. Le temps passait et le projet n’était toujours pas en ébauche, mais vaguement là, en attente. C’est la réaction enjouée de Nadia à la mention d’un voyage en Lituanie qui relança l’idée, et celle-ci se transforma en projet à trois, plus décidé, mieux déterminé. Quelques rapides échanges d’e-mails ponctués de consultations de calendriers et de recherches de vols sur internet, et la date fut arrêtée: nous allions nous envoler le mercredi 6 avril 2011 vers un pays inconnu, en quête de nos racines. Notre voyage s’organiserait autour de noms méconnus à la sonorité étrangère et pourtant comme lointainement familière, peut-être vaguement entendus au cours de conversations familiales dans leur version Yiddish: Kovno-Kaunas, Vilna-Vilnius, Vilkovishk-Vilkaviskis, Vishtinetz-Vistytis…

Une phrase de l’écrivain et cinéaste Robert Bober (que j’allais justement rencontrer dans le train à mon retour de Lituanie) me trotte dans la tête : «Aujourd’hui, je retourne en Pologne. Je retourne en Pologne sans y être jamais allé.»

 

 

Mercredi 6 avril.

 

Nous nous retrouvons dans un café brasserie près de la Gare de Lyon, Papa, Maman, Nadia et moi. Mes trois heures de train Grenoble-Paris et la fin de ma grippe m’assomment et j’appréhende un peu le voyage. Papa est tendu et quitte à peine le regard de sa montre, tandis que Nadia est rose de plaisir à l’idée de partir. Maman nous embrasse et nous souhaite bon voyage, et ces au-revoir semblent nous dire que celui-ci ne serait pas un voyage comme les autres. Arrivés à l’aéroport de Beauvais deux heures à l’avance, nous observons, amusés, les petites rondes de vacanciers allongés ou assis en tailleur sur la pelouse de l’aéroport, profitant d’un soleil éclatant, des cartes de jeu ou un pique-nique au milieu de leur cercle, comme un avant-goût de leurs vacances. Nous les imitons, ravis de cette scène d’introduction.

18h05. L’avion décolle, faisant ressurgir des souvenirs d’autres décollages que nous partageons, Nadia et moi. Le voyage nous permet d’étudier le guide du Petit Futé et de discuter du voyage et des lieux à explorer. Nadia et moi entamons notre première leçon de Lituanien à l’aide du guide : Laba diena (bonjour), labas (salut), taip (oui), ne (non), prasom (s’il vous plaît)…. et Papa nous dévoile son dossier «famille», bien organisé, composé de vieilles photos, d’arbres généalogiques, et d’autres documents mystérieux. Nadia prend consciencieusement des notes à partir de l’arbre généalogique de la famille de Mamie. Ces trois heures de transition entre la France et la Lituanie nous invitent à prendre du recul sur notre séjour à venir avant de plonger dedans la tête la première. L’avion atterrit à 21h50 pétantes, comme prévu, au son d’une fanfare faisant rire tous les passagers, suivie d’une voix nous informant triomphalement que Ryan air est la compagnie aérienne la plus ponctuelle et compte plus de 90% de vols à l’heure. Nous descendons de l’avion sous la pluie, dans le froid, la pénombre. Le bus pour le centre de Kaunas est un petit bus ancestral qui nous offre une première expérience du pays et de ses habitants. Le conducteur est un petit bonhomme à l’air lui aussi ancestral, à l’allure renfrognée et à la peau fripée comme une vieille pomme. Malgré son apparence quelque peu maussade, le petit homme est très sympathique et indulgent face à notre incompréhension : Papa tente d’abord l’Anglais puis le Russe pour lui demander si le bus se rend bien au centre de Kaunas, mais le conducteur ne parle que Lituanien. Nous voilà, à peine débarqués, déjà dépaysés. Heureusement, un jeune passager Lituanien, probablement descendu du même avion que nous, vole à notre secours en français et nous offre ses talents d’interprète. Le bus va bien à Kaunas, le billet coûte deux Litas par personne (soixante centimes d’euros environ), et on nous préviendra quand il faudra descendre. Nous venons de retirer des sous au distributeur et tendons, à peine embarrassés, un billet de cent litas (cinquante euros) au conducteur qui nous regarde, les yeux exorbités. Notre interprète s’exclame : «Avec cent Litas, vous pouvez faire le tour de la Lituanie!» Quelques autres Français déboussolés nous rejoignent dans le bus, profitant à leur tour de notre interprète. Un des Français est parti le sac sur le dos pour explorer le pays et nous demande s’il peut nous accompagner à l’hôtel, n’ayant pas d’adresse où dormir. Arrivés au centre ville de Kaunas, nous nous immobilisons au beau milieu d’une rue piétonne, tous les trois penchés, sous la lumière d’un réverbère, sur notre guide du Petit Futé, le jeune Français prêt à nous suivre, quand un passant se précipite pour nous expliquer en anglais le chemin de l’hôtel Metropolis, rue Daukanto.

L’hôtel est impressionnant, grand, luxueux. Papa découvrira plus tard que jusqu’en 1939, des musiciens Klezmer y venaient divertir les voyageurs de passage. Trois lits simples nous attendent dans une chambre gigantesque. Malgré la fatigue, nous en ressortons rapidement pour trouver de quoi remplir nos estomacs vides. Quelques pas nocturnes dans la ville nous donne un premier aperçu de Kaunas. On est surpris par des bâtiments très bas qui bordent la rue piétonne déserte. On est loin de la grandeur parisienne. Les bâtiments de brique rouge à taille humaine, souvent peu entretenus, aux formes et aux couleurs contrastées, tantôt vives, tantôt pâles, donnent à la rue une touche d’authenticité, un aspect accueillant. Après avoir savouré trois soupes typiques (dont un succulent bortsch froid que l’on retrouvera dans tous les restaurants), nous allons nous coucher, impatients de poursuivre notre découverte à peine entamée de Kaunas.

 

 

Jeudi 7 avril

 

Après un foisonnant buffet de petit déjeuner à volonté à l’hôtel, offrant à nos papilles hareng (pour le plus grand bonheur de Papa), pain noir au cumin, galettes de pommes de terre, blinis, salades, cottage cheese, fruits, fromages, charcuterie, et autres mets non identifiés, ou pour les réticents aux festins matinaux comme moi, des petits pains blancs avec beurre et confiture et un vaste choix de céréales et de yaourts, nous plongeons dans un Kaunas froid et gris, avec pour seul but de flâner dans la ville, et de passer voir la vieille synagogue. Au loin, surplombant la rue Laisves, nous apercevons l’église Saint Michel, somptueusement baroque, mais tournons à gauche dans une petite rue où se mêlent maisons délabrées et maisons rénovées, alliant grandeur et modestie, propreté et négligence, modernité et désuétude. Les maisons semblent toutes faites à l’origine de brique rouge, mais la plupart sont recouvertes d’une fine couche de plâtre coloré, laissant souvent entrevoir, sous l’effritement de l’âge, des hublots de brique rouge qui semblent suggérer aux passants que le présent n’est qu’une matière ajoutée au passé. Au détour d’une rue, Nadia et moi entamons une discussion sur ce qu’est «l’art» (L’«artiste» est-il nécessairement plus «artiste» que celui qui se dit «artisan»? Un peintre est-il plus créatif qu’un relieur? L’oeuvre d’art est-elle toujours le fruit d’une démarche consciemment artistique? …), et bientôt notre flânerie, soigneusement orientée par la carte de Papa, nous mène à la vieille synagogue, qui, à l’image de ces maisons de brique rouge ensevelie sous le plâtre, nous dévoile en plusieurs endroits de petits rectangles rouges sous une couche de plâtre pâlement bleutée. Imposante et baroque, surplombée d’une délicate petite Magen David trônant sur son dôme, se dressant au bout d’un terrain vague en friches derrière lequel passent en continu de vieux tramways aux couleurs vives, la synagogue semble presque à l’abandon. Pourtant, après quelques prises de vue de ce paysage improbable, nous entrons, Nadia et moi, rejoindre Papa déjà en pleine conversation russe avec le gardien des lieux, un homme d’âge moyen, sympathique et résolument bavard. Papa nous présente : «Liliane Golda» et «Nadia Bronia». Pour la première fois je crois, Papa nous présente en donnant tous nos noms, comme s’il manquait quelque chose dans nos prénoms usuels. Nous explorons la synagogue au son de leur Russe indécryptable. Quelques éclats de voix et des rires passagers nous intriguent et nous nous regardons, Nadia et moi, interloquées et amusées. De quoi peuvent-ils bien parler? Nous traversons les rangées de vieux bancs de bois, observons les livres en hébreux, sans âge, empilés dans les fentes des tables, les noms et photos des morts de la communauté sur les murs, la plaque en mémoire des victimes de la Shoah. En ressortant, Papa nous résume leur conversation: l’homme a toujours vécu là, et la petite communauté juive conservatrice se livre à ses pratiques religieuses en toute indépendance, déconnectée des associations internationales telles que le Joint, préférant conserver son autonomie. L’homme était intéressé d’apprendre que la famille paternelle de papa avait vécu à «Kovno» (Kaunas en Yiddish) où elle y tenait une petite boutique de delicatessen dans laquelle sa grand-mère y avait travaillé.

Nous continuons, peu réchauffés, notre slalom entre les flaques d’eau et nous attardons un peu dans le jardin du Parlement où sont affichés, derrière la sculpture d’un homme sûrement important, des photos de la ville datant du début du XXeme siècle, que Papa prend soin de photographier à son tour, une à une, mêlant ainsi à ses nombreux clichés de la ville des clichés du passé. Nous entamons la jolie rue pavée Vilnaus aux quelques boutiques d’artisanat désertes où nous achetons des souvenirs en bois pour les enfants, pendant que Nadia croque un morceau de Kaunas dans son carnet confectionné à partir de vieilles partitions laissées pour compte et reliées par ses soins. Après un coup d’oeil étonné et perplexe à travers la vitrine d’un magasin vendant pianos et jouets, nous débouchons sur la grande Place Rotuses où l’on admire les anciennes demeures rénovées et pimpantes des marchands allemands des XVeme et XVIeme siècles, ainsi que l’ancien hôtel de ville baroque, et où l’on entrevoit également, dissimulées de-ci de-là, quelques maisons délabrées.

La fin de la matinée approche, et nous rentrons chercher nos bagages à l’hôtel pour sauter dans le train, direction Vilnius. Le train est rempli, et en face de moi se trouve un barbu somnolant que Nadia croque dans son carnet. Par la vitre, nous regardons défiler les paysages gris aux arbres nus, parsemés de quelques «petites maisons en bois de couleurs vives», déposées au hasard sur la terre, sans jardin ni clôtures (ce paysage me reviendra à l’esprit lors du visionnage du documentaire d’Alain Fleischer sur Vitebsk, la ville natale de Chagall en Biélorussie, que je verrai le lendemain de mon retour à Grenoble, à l’occasion du Printemps du livre). Arrivés à Vilnius, nous attrapons un bus pour le centre-ville et Papa demande à la conductrice, en Russe, de nous prévenir quand il faudra descendre. Celle-ci n’y manque pas, et, sous nos trois paires d’yeux éberlués, prend même la peine de descendre de son bus un instant pour nous indiquer le chemin de notre Bed and Breakfast. Ravis de cet accueil, nous nous mettons en marche, lourdement chargés de nos valises et sacs à dos. La ville qui s’offre à nous est imposante, belle, vivante. Nous empruntons une rue pavée entourée de jolies maisons multicolores qui nous rappellent, à papa et moi, le vieux Prague, puis débouchons sur la rue Pilies d’où nous apercevons de majestueux monuments baroques, rococo et gothiques. Papa néanmoins rouspète à tords et à travers que nous n’aurions pas dû prendre ce bus qui nous a amenés trop loin du Bed and Breakfast, étant donné notre charge de bagages. Une vingtaine de minutes plus tard, nous arrivons dans l’étroite rue Bernardinu, la rue de notre Bed and Breakfast. A l’angle des deux rues se trouve un salon de thé dont les murs extérieurs sont incrustés de véritables théières de tous styles et de toutes formes. Après cette fantaisie, la rue ressemble à un long couloir pâle aux hauts murs tous nus, un peu comme des remparts, mais égayés par endroits de petits tags noirs au pochoir. Nous arrivons à notre B&B, poussons la grande porte en bois peint marron encadrée de moulures baroques, et débouchons sur une petite cour pavée, entourée de maisons attenantes, surplombée de balcons surchargés, et décorée de linge suspendu dans la brume froide de Vilnius. Notre hôte, un grand monsieur de la cinquantaine au visage carré et au crâne rasé monté d’une casquette en cuir noir, nous invite à le suivre dans son beau bureau meublé à l’ancienne et orné de pièces d’antiquité, parmi lesquelles un vieux téléphone en bois aux ornements dorés, puis nous emmène de l’autre côté de la cour, dans un petit appartement lumineux au premier étage, composé d’une cuisine pratique, toute neuve et laissant à peine transparaître le grand âge de la maison, d’une douche, d’un WC et d’ une grande chambre à l’ancienne avec de grandes fenêtres, un grand poêle blanc en faïence surplombé de moulures baroques dorées, de grands meubles anciens en bois, de grands fauteuils ancestraux, un haut plafond, et trois petits lits.

Après un petit tour rapide de l’appartement, et une fois nos bras déchargés des bagages, nous plongeons à nouveau dans la ville. Nous allons rejoindre la cousine de Papa, Malvina, dans un regroupement d’ateliers d’artistes de la rue Gedimino, installés dans d’anciens locaux administratifs de l’aire soviétique. Mais il doit être quinze heures passées, et, toujours un peu patraque suite à ma grippe, je suis affamée et tire Papa et Nadia dans le premier restaurant venu. C’est une sorte de taverne en sous-sol comme on en verra beaucoup, et qui me rappelle les pubs britanniques, à l’ambiance brute, la lumière orangée, mariant boiseries chaudes et pierres au relief raboteux, aux nombreux recoins et alcôves rocailleuses. Nous consommons avec plaisir bortsch, saumon fumé, galettes de pommes de terre, et hareng (pour Papa bien sûr). Enfin repus, nous trouvons facilement le foyer d’artistes dont les murs et les vitres extérieurs sont recouverts de tags colorés. Malvina nous guide dans les hauteurs du bâtiment. Sous la lumière jaune et brute de quelques néons disparates, nous gravissons les escaliers de béton en colimaçon entourés de murs qui avaient dû un temps être blancs, et qui désormais font office de toiles jaunâtres géantes, recouvertes d’inscriptions et de tags divers et variés, petits ou grands, noirs ou colorés, comiques ou poétiques. Ici un pochoir d’homme de profil fait à l’encre noire sur fond marron, encadré d’une imitation bois fantaisie, et agrémenté d’une inscription mystérieuse. Là, sur tout un pan de mur, un tourbillon noir, rouge et orange de visages stylisés d’hommes et de femmes du monde entier semble sortir, comme une tornade, d’une fissure dans le mur. Malvina nous emmène d’abord dans une grande salle dont un mur blanc est couvert de demi troncs gris-blancs de bouleaux, collés verticalement en ligne; une sorte de forêt froide de bouleaux nus, sans branches, sans racines, sans feuillages. Une forêt grise et blanche, immobile, froide, morte, inaccessible, interdite. Un mur forêt. Une forêt prison. Muette.

… Paneriai …

Un mur de silence dans les arbres.

Des arbres dans un mur de silence.

La forêt de l’indicible.

 

Nous gravissons encore des escaliers pour déboucher dans un long couloir étroit aux murs défraichis, et dont le sol en béton est recouvert de matériaux divers, de toiles en vrac, de résidus de nourriture, de pots de peinture, d’objets improbables… Là, nous rencontrons la modèle de Malvina, Christina, une jeune peintre Russe aux yeux bleus pétillants, au sourire amical et aux cheveux un peu ébouriffés. Elle nous accueille chaleureusement dans un Français fragile et nous serre la main d’une poignée délicate. Nous la suivons dans son petit atelier aux murs eux aussi défraichis dont la fenêtre donne sur un bâtiment baroque d’un bleu et blanc éclatants. Les murs sont couverts de ses tableaux colorés d’un ailleurs lointain, dépeignant des femmes aux corps dénudés couleur caramel. Nous discutons de choses et d’autres, de notre voyage et de nos visites à venir, de la difficulté que rencontrent les artistes à loger leur travail, du froid en hiver dans ce refuge d’artistes. Puis Nadia pianote sur l’ordinateur portable de Christina pour lui montrer son blog avec ses photos de nus en sténopé, et celle-ci s’écrie de sa petite voix frêle et aiguë : «Oh, c’est zoli!». Puis nous quittons ce lieu un peu hors du monde pour plonger à nouveau dans les rues de Vilnius.

Malvina nous emmène à quelque pas de là, dans les coulisses de la grande rue Gedimino, devant la maison qui devait être celle de Fania Mostkov, la grand-mère de Mamie, une grande maison en brique pâle entourée d’une petite clôture noire en métal, dans une ruelle résidentielle déserte et grisâtre, en face de ce qui semble être une résidence, entourée de hauts grillages bleu-gris. La maison, apparemment fractionnée en plusieurs appartements, semble entièrement désaffectée. Des carreaux sont cassés, le portail est ouvert, béant, sur la rue. Nous jetons un coup d’oeil à l’intérieur à travers les fenêtres opaques de poussière, et découvrons, surpris, une grande pièce vide aux murs blancs immaculés, au parquet neuf et avec, pour seul décor, un escalier droit, blanc et boisé, étroit et raide, menant on ne sait où. Nadia croque la maison dans le vent froid pendant que nous errons autour en essayant de restituer une micro-fraction d’un passé qui nous échappe : La famille habitait-elle toute cette maison imposante, ou celle-ci était-elle déjà fractionnée comme on pouvait le constater aujourd’hui? Etant donné sa taille, elle devait sûrement être fractionnée, déjà. Mais peut-être pas, car la famille était aisée. Combien étaient-ils dans cette maison? Combien de temps y avaient-ils vécu? …

D’après Papa, Mamie avait dû passer un court séjour dans cette maison lorsqu’elle avait trois ans, en 1929, avant d’immigrer en France avec ses parents. Mais au cours de ces interrogations, Malvina nous informe que l’ancienne adresse qu’elle détient ne correspond pas nécessairement aux rues actuelles et que, possédant à l’origine l’adresse en russe, dont elle a trouvé la traduction polonaise, à partir de laquelle elle a cherché la traduction lituanienne, tout cela en furetant dans d’antiques volumes de la bibliothèque municipale de Vilnius, des doutes subsistent. En conclusion de quoi cette maison que nous scrutons depuis un moment pourrait bien ne pas être la maison de Fania.

 

Que pouvons nous tirer de l’exploration superficielle de cette maison qui a pu, ou pas, être celle de notre arrière et arrière arrière grand-mère? Que nous reste-t-il de ce passé? L’observation des murs extérieurs d’une maison qui a, ou pas, appartenu à notre arrière et arrière arrière grand-mère nous permet-elle de saisir une portion d’un passé qui se dérobe immanquablement? Et si cette maison n’est pas la bonne, notre ressenti est-il erroné, notre identité en ressort-elle plus perplexe, notre quête vaine?

Mais, au fait, que sommes-nous venus chercher ici, exactement? Y a-t-il une réalité à saisir, un secret à découvrir, une absence à recouvrir? Allons-nous retrouver dans la Lituanie du présent un passé qui, en France, nous échappe? Pouvons-nous, en sautant dans un avion, voyager dans le temps comme dans l’espace? Que reste-t-il de Fania, notre arrière et arrière arrière grand-mère dans une maison qui a pu être la sienne, ou pas, entière ou fractionnée, pour un temps indéfini, dans ce décor grisâtre du présent?

 

Nous sommes invités ce soir par le président du Joint, un collègue bulgare de notre cousin Fred qui a proposé à Papa de nous joindre à la communauté juive de Vilnius pour une soirée avec, lui a-t-il dit, concert et buffet. Nous nous dirigeons donc vers la synagogue où nous sommes conviés à 18h, et nous arrêtons dans une boulangerie où Malvina nous offre de succulentes pâtisseries au pavot et à la crème. Avant la soirée, nous visitons la bibliothèque municipale, dont nous gravissons les vieilles marches de bois qui grincent sous nos pieds, et où nous découvrons de grandes salles silencieuses remplies de rayonnages en bois d’un autre temps couverts de livres de tous âges. Puis à 18 heures, nous entrons, comme des intrus, dans un bâtiment quelconque, la synagogue, et Papa explique en Russe à la dame de l’accueil la raison de notre présence, un peu gêné car le nom de notre hôte lui échappe soudain. Comme des intrus… Avant de monter au deuxième étage, Papa lui achète le journal «The New Jerusalem», puis nous la suivons dans une salle presque déserte où se trouve une estrade devant un mur blanc décoré d’une imposante menorah dorée et d’une tapisserie représentant une Jerusalem bleue au-dessus d’une grande Magen David, bleue aussi. C’est ici que devrait se dérouler le concert et que notre hôte devrait venir nous accueillir. Nous apprenons que le concert est en fait à 19 heures, et l’auditoire arrive au compte goutte, mais pas notre hôte. Ne sachant pas tout à fait ce que nous faisons là, ni ce qui nous attend, nous patientons. A 19 heures, la salle est remplie d’un public de tous âges, et le président du Joint vient présenter le groupe de musique juive de la communauté que nous allons entendre, et dont il vante le succès international. Quatre chanteurs entrent en scène : deux hommes d’âge moyen coiffés d’une kippa, en costume noir et blanc, chemise légèrement ouverte, et deux femmes plus jeunes en talons hauts et tenues de soirée, noire pour l’une, pailletée pour l’autre. Sous les applaudissements de l’audience, un des chanteurs presse le bouton de la sono, et une boîte à rythme se met en marche. Battant la mesure du pied ou de la main, ils chantent un air Yiddish connu. Les danseurs de la communauté, petits et grands, filles et garçons, font leur entrée costumée tour à tour et esquissent des pas de danse d’un autre temps, non sans parfois un brin de lourdeur décalée. Les danses s’enchaînent: scène de mariage, bal, saynètes d’enfants, musical… les costumes différents à chaque fois, la mise en scène travaillée, les sourires figés. Des chants Yiddish au chants hébraïques aux chansons juives américaines des Barry Sisters, tous les grands classiques juifs sont aux rendez-vous, tous rythmés par la même batterie électronique. A la dernière danse, le public est invité à danser, et nous entrons dans cette ronde familière: main dans la main, quelques pas en avant, quelques pas en arrière, puis les mains élevées au-dessus des têtes, la ronde se referme avant de s’ouvrir à nouveau au relâchement des bras. La danse se termine dans un joyeux essoufflement, et nous sommes conviés à nous joindre au buffet qui suit. Nous nous régalons de mets Litvaks en tous genres, et échangeons quelques mots succincts avec le Président du Joint, avant d’assister aux discours : le président, un très vieil homme silencieux, est affublé de cadeaux après un discours de remerciements, et une dame blonde âgée au regard fuyant fait également l’objet d’un discours qui ne tarit pas en éloges.

 

Qu’ ont-ils bien pu subir, à quelle horreur ont-ils bien pu assister, combien de proches ont-ils bien pu pleurer, que leur est-il donc arrivé, à ces rescapés de l’enfer, eux qui étaient jeunes pendant la guerre, dans un pays où plus de 95% des juifs sont partis en poussière? ………

 

Tout nous est traduit par le président du Joint car des membres internationaux de l’association sont présents à la soirée. Ces derniers remercient la communauté de Vilnius pour leur accueil chaleureux. Nous échangeons trois mots avec une Américaine avant de quitter la communauté, contents d’avoir débuter notre découverte dans cette ambiance familiale et chaleureuse.

Malvina nous emmène à quelques pas de la synagogue nous balader dans un des deux anciens ghettos juifs de Vilna. La nuit est tombée et, alors que nous errons dans ces petites ruelles sombres et désertes, des images mêlées à des flashs du ghetto de Varsovie aperçus dans le film Le Pianiste viennent se superposer au paysage qui s’offre à mes yeux. Des gens en souillon marchent dans les rues pavées, entourés de SS, et les humiliations que ces derniers imposent à quelques vieux me soulèvent le coeur et me font tourner la tête.

 

Mon esprit mélange imagination, fiction et réalité en une surimpression nauséabonde.

Mais oh, combien plus nauséabond ce passé bien réel que l’on ne peut que se représenter en fragments d’imagination et de fiction…

 

Nos pas nous transportent vers un restaurant que Malvina connaît, et où nous allons compléter le repas déjà bien consistant de la communauté juive. Nadia et moi nous délectons de chocolats chauds épais comme nous n’en avons jamais goûté.

 

Comme nous avons de la chance, nous.

 

Cette longue journée prend fin, et c’est avec un plaisir mêlé de fatigue et de curiosité pour le lendemain que nous regagnons la chambre du B&B pour nous blottir dans les bras de Morphée.
Vendredi 8 avril

 

Le petit matin traverse les rideaux de la chambre, et nous nous réveillons tranquillement, vite agités d’une impatiente curiosité. Fin prêts, nous replongeons dans le coeur de Vilnius. Nous reprenons la rue que nous avons prise hier avec nos bagages, et admirons les bâtiments baroques dans un calme paisible et matinal, sous un ciel blanc et froid. Nous nous attardons dans des petits stands d’artisanat pour acheter déjà quelques souvenirs à offrir, et admirer les colliers d’ambre, jouets en bois, foulards tissés et autres productions locales que nous retrouverons souvent au cours du voyage. Papa s’impatiente car ce matin, le Musée national des juifs du Gaon de Vilnius est au programme, nous quittons donc le petit marché de souvenirs, et pressons le pas en direction du musée. A l’étage supérieur du musée sont exposés, face à face, sur le mur de droite, des tableaux souvent anonymes et non datés, certains datant de la période d’entre-guerre, d’autres décrivant des scènes de ghetto ou des portraits esquissés pendant la guerre, et sur le mur de gauche des vestiges de synagogues, en particulier de la grande synagogue en bois de Vilna datant du 17eme siècle, endommagée pendant la guerre, puis rasée et remplacée par un terrain de basket et une crèche par les Soviétiques dans les années 50. Une reproduction de l’aquarelle de Marc Chagall qui a immortalisé la synagogue trône à l’entrée de la salle. L’exposition s’intitule «The Lost World». Une petite salle en couloir accolée à celle-ci expose les oeuvres des artistes et écrivains d’avant garde du groupe Jung Vilne, disparu en 1943, après la liquidation du ghetto de Vilna. Quelques survivants du groupe ont participé par la suite à la sauvegarde de l’héritage juif lituanien en particulier en défrichant objets et artefacts maintenant exposés au musée. Parmi eux, certains ont apparemment acquis une renommée mondiale (R. Chvoles, Sh. Katerginsky et A. Sutzkever), bien que je n’aie jamais jusqu’à présent croisé leurs noms. A l’étage inférieur, nous entrons dans l’exposition consacrée aux témoignages des enfants rescapés de la Shoah, et dédiée à la mémoire des enfants anéantis. Un sombre labyrinthe de panneaux retro-éclairés, d’écrans et de panneaux de bois superposés et articulés nous transporte dans d’innombrables fragments de vies, racontés sous forme de photos, de témoignages, de vidéos, de textes, trop nombreux pour être tous lus. Chaque histoire d’enfant sauvé est unique et se ressemble et ces témoignages d’enfants traqués, persécutés, mais sauvés se mêlent aux récits d’enfants assassinés, fusillés, gazés, disloqués, volés en éclats, réduits en poussière de misère. Sauvés ou tués, tous humiliés, déshumanisés, bestialisés car nés juifs, tous victimes d’une idéologie puissante et monstrueuse qui ne pouvaient que les dépasser, qui ne peut que nous dépasser. Mais, comme des étincelles lumineuses dans un sombre tunnel, quelques noms reviennent d’un récit à l’autre, d’hommes et de femmes d’exception, qui, risquant leur vie et parfois la vie de leur propre famille, ont surmonté la peur et la répression pour suivre le chemin de leur conscience et sauver des vies, camouflant des enfants dans des charriots de marchandises pour les sortir du ghetto, falsifiant des papiers, cachant des enfants et des familles, brouillant les pistes de la Gestapo: Petras Girburdas, Polikarpas Macijauska, Alfonsas Songaila, Ona Simaité, Sofia Binkiené et sa famille, Petras Baublys, et bien d’autres… Des anges gardiens dans un enfer Dantesque, nommés aujourd’hui «Justes parmi les Nations» à Yad Vashem. Ils ont sauvé des vies innocentes, et avec elles, un brin d’humanité.

Un petit tas de galets trône à l’entrée de l’exposition, dans lequel chaque visiteur est invité, s’il le souhaite, à piocher pour venir déposer son galet, à la fin de l’exposition, dans un petit espace commémoratif, niché dans un recoin de l’exposition. Je m’empare dûment d’un de ces petits galets froids que je conserve bien serré dans ma main moite tout au long de mes lectures. Entre deux récits, je pense au petit galet froid au creux de ma main, symbole des innombrables tombes jamais dressées pour ces enfants réduits en poussières, et je pense aussi aux employés du musée, qui, chaque soir ou chaque matin, doivent reprendre les petits galets du mémorial pour reformer le petit tas à l’entrée de l’exposition, prêt pour les nouveaux visiteurs. Lorsque l’on pénètre dans le petit recoin commémoratif, une berceuse Yiddish déchirante, chantée par de multiples voix enfantines se met en marche en même temps que s’illuminent les murs emplis, du sol au plafond, de photos d’enfants, et les voix semblent sortir tout droit des innombrables bouches d’enfants de ces photos rétro-éclairées. Une mise en scène parfaitement orchestrée, impressionnante et ultra-moderne. Je dépose le petit galet froid à côté de ses confrères, et regarde les photos des enfants qui me chantent leur douleur innocente. Ce lieu de recueillement bien organisé dans un recoin bien étudié de cette exposition interactive flambant neuve sonne un peu comme une note creuse, trop bien travaillée. J’ai la gorge serrée et la tête pleine de ces petits êtres anéantis, mais leur présence trop insistante, trop étudiée, est pesante d’artifice, et offre un cadre trop organisé, trop aseptisé pour un véritable recueillement.

D’autres expositions emplissent les étages inférieurs : une exposition sur Samuel Back, le fameux peintre juif Lituanien surréaliste que j’ignorais avant ce voyage, et qui, enfant, a peint la vie du ghetto de Vilna, puis une exposition sur la vie juive lituanienne d’avant guerre et sur les synagogues en bois que nous parcourons rapidement. Papa, lui, s’attarde dans les bouquins du musée, puis dans les dernières expositions, pendant que Nadia et moi nous rendons dans un joli restaurant complètement désert à deux pas du musée, qualifié d’ «un des plus charmants cafés de la ville» par notre Petit Futé. Les murs enduits de chaux ocre, décorés de chandeliers dorés et de peintures baroques aux cadres richement dorés, les voûtes du plafond, le parquet en bois lustré, l’imposante cheminée ouverte en brique surmontée d’un lourd cadre de bois sur lequel sont déposés divers objets en cuivre, les tables en bois sculpté, les chaises tapissées de rouge, le serveur encostumé, tout concourt à rendre cet endroit anachroniquement charmant et chaleureux. Papa nous y rejoint, et notre repas s’étire délicieusement jusque dans l’après-midi. Nous quittons lentement le restaurant et nous dirigeons vers l’ancien ghetto que nous voulons explorer à nouveau à la lumière du jour.

Notre balade débute dans une ruelle déserte aux bâtiments sales, délabrés, parfois brûlés, et dont les murs effrités laissent entrevoir les couches successives du passé. Un portail métallique doublé d’un tissu noirci et déchiré par le temps semble s’ouvrir sur nulle part. Nous pénétrons dans une cour intérieure dans laquelle nous accédons par un long couloir sombre, tagué de mille couleurs. La cour grisâtre est tapissée de débris de bois, de cailloux et briques en vrac, de bouteilles de bière cassées, de bouteilles en plastique écrasées, de canettes aplaties, d’emballages en lambeaux, et entourée de murs en brique, décrépis et calcinés de-ci de-là. Quatre voitures rutilantes s’y reposent, comme égarées. Au fond de la cour, une échelle aux barreaux cassés, suspendus dans le vide, devait mener à un étage, ou un grenier peut-être. A côté se trouve un mur de cagibis alignés, aux vieilles portes de bois cadenassées en décomposition, renfermant peut-être encore des trésors en dégénérescence. Nous restons un moment dans cette cour, comme happés par cet espace qui semble mort sous le ciel bien vivant, bleu derrière une couverture de nuages menaçants. Nous immortalisons ce lieu improbable dans nos boites à images avant de reprendre notre errance. On a comme l’impression de revenir sur un lieu abandonné, sans âge, des siècles après une apocalypse. Pourtant, de retour sur la rue, quelques voitures passent, et un ou deux passants nous croisent.

La vie circule, et parmi les maisons à l’aspect abandonné se trouvent d’autres maisons qui, elles, semblent habitées. La partie inférieure de certaines fenêtres se trouve en dessous du niveau de la rue, et, derrière le rebord de béton encadrant la fenêtre, contre le carreau, sont accumulés des déchets, jetés indifféremment dans ce qui semble ne plus servir que de décharge. Nous pénétrons dans une deuxième cour similaire à la première, à la seule différence qu’une énigmatique rambarde en bois flambant neuve entoure un balcon qui surplombe la vieille cour délabrée. Ces lieux sont-ils habités? Qui a bien pu installer une rambarde toute neuve dans une cour en ruines au beau milieu de carreaux cassés et de murs défraichis?

Ce triste quartier se transforme au fil de nos pas en un quartier charmant, au sol fraichement pavé de briques rouges, aux murs repeints et décorés par endroits d’arcs de pierres et de briques, et nous apercevons au loin des maisons de couleurs vives qui viennent réchauffer la grisaille d’où nous venons. Quelques boutiques et cafés apparaissent. Papa nous interpelle devant le panneau «Zidu g.», rue des juifs. PLus loin, une inscription en hébreu est incrustée dans un mur. PLus loin encore, nous apercevons la plaque sur laquelle est gravée la carte des deux anciens ghettos juifs.

Quelques reliques d’un passé révolu.

Nadia et moi entrons dans un magasin de musique dont nous descendons l’escalier raide, courbées sous le bas plafond arqué en pierre pour déboucher dans un sous-sol caverneux regorgeant de disques compacts et vinyles en tous genres. Le propriétaire des lieux nous fait écouter une série de disques à notre demande. Nous découvrons ainsi la voix suave de la très réputée chanteuse Lituanienne Veronika Povilionene ainsi que le dépotant Vilnius jazz Quartet.

Papa nous a proposé d’assister à un ballet à l’Opera National ce soir: Russian Hamlet de Boris Eifman, aussi nous nous séparons, de sorte que Papa puisse acheter les places à temps pendant que nous, Nadia et moi, allons faire des emplettes pour le petit déjeuner de demain. Nous pénétrons dans la toute petite épicerie non loin de notre logement, et remarquons, un peu gênées, que toutes les victuailles sont rangées dans les rayonnages muraux, derrière les deux employées de l’épicerie, ou dans des bacs réfrigérés derrière le comptoir qui fait le tour du magasin, les vendeuses ne parlant bien sûr pas un mot d’anglais, de français, ni d’allemand. Heureusement, une bouteille de lait ressemble toujours plus ou moins à une bouteille de lait, et, à condition, quand on est un inconditionnel du lait demi-écrémé, d’accepter une marge d’erreur en risquant d’opter pour du lait entier ou écrémé, la brique blanche décorée d’une vache blanche à tâches noires laisse peu de doute quant à ce qu’elle contient. Donc, comme un archer prêt à tirer, nous nous efforçons de viser du doigt avec une précision méticuleuse chaque produit ciblé, mais remarquons avec effroi notre médiocre qualité d’archers, et sommes systématiquement contraintes de rectifier notre tir en agitant l’index ou le pouce vers le haut, le bas, la droite au la gauche afin de diriger la vendeuse vers le produit visé. Après cette séance de familiarisation à ce sport touristique, il est temps de courir décharger notre petit déjeuner dans le frigo du B&B avant de rejoindre papa à l’Opéra, en jeans, baskets et blouson. Nous traversons à la hâte la grande avenue Gedimino et arrivons devant un gigantesque bloc noir, blanc et vitré dressé sur une grande esplanade pavée de gris et entourée de pelouses verdâtres, offrant une vue imprenable sur la nouvelle ville. Nous gravissons les escaliers, et apercevons de loin papa de dos, à travers la vitre, sirotant un breuvage au café de l’Opera. Nous le rejoignons et commandons, comme lui, de succulentes infusions aux fruits rouges dont l’arôme intense ne ressemble en rien à celles que nous connaissons. Papa a acheté le programme du ballet, et je l’explore, constatant que la trame de l’histoire du Hamlet Russe telle qu’elle y est présentée est calquée de près sur celle du Hamlet de Shakespeare, à quelques variations près : Nous sommes au milieu de XVIIIème siècle dans la cour royale de Russie. Le jeune Paul, miroir russe d’Hamlet, assiste à l’assassinat de son père l’empereur Pierre III commandité par sa femme, Catherine II de Russie, aidée de son amant. Paul grandit à l’écart de sa mère qui tient à son pouvoir omnipotent et voit en son fils un rival. Elle décide de le marier afin de détourner son jeune esprit du trône, mais la belle et séduisante épouse qu’elle choisit, et dont Paul tombe immédiatement fou amoureux, révèle rapidement sa soif de pouvoir, et tente en vain de convaincre son mari de s’emparer du trône. La jeune ambitieuse se jette finalement dans les bras de l’amant de Catherine avant de l’assassiner, puis de s’ajouter elle-même à la liste des défunts du tableau, après quoi Paul sombre dans une misère doublée de folie. Il voit alors le fantôme de son père qui le somme de venger sa mort. Alors, au cour d’une orgie organisée par sa mère, Paul met en scène une pièce de théâtre contant l’assassinat de l’empereur. Catherine, folle de rage, arrache le masque de l’acteur qui l’incarne, révélant ainsi le visage vengeur de son fils. Paul tente de tuer sa mère mais en est incapable, et la tragédie se clôt dans une double tourmente : celle du fils en déroute, vaincu et impuissant, et celle de la mère, seule dans sa puissance absurde et hantée par la culpabilité. La trame narrative en tête, nous prenons place, prêts à absorber le spectacle. Au premier instant, nous sommes happés par la magnificence du décor et les costumes flamboyants, l’élégante énergie des danseurs, la beauté de leurs corps en mouvements, l’incroyable puissance de la danse à se substituer au texte et à la parole, l’inventivité de la mise en scène, en bref nous sommes happés par la magie du spectacle. Le gracieux et candide accouplement des jeunes mariés se dévoile en ombres chinoises derrière un long voile blanc dressé au milieu de la scène, tandis que l’ardeur érotique du couple despotique s’incarne dans des acrobaties lubriques sur le trône de l’impératrice. Le fantôme de l’empereur Pierre III renaît de ses cendres sous un gigantesque tissu gris, qui, étalé sur la scène, se soulève à mesure que l’invisible corps allongé dessous se dresse, majestueusement menaçant.

Nous sortons de cette représentation puissante et étourdissante de beauté à demi chancelants. Notre balade nocturne en est toute imprégnée, et nous semblons flotter, légers, à travers Vilnius avant d’atterrir, de retour sur la rue Pilies, dans un restaurant que nous lorgnons depuis notre arrivée. Nous y consommons toutes sortes de spécialités locales à bases de pomme de terre : les Ceppelinai, sortes de quenelles de pommes de terre, des kugelis, galettes de pommes de terre proches des latkes de la cuisine juive, ou encore des blynai, blinis de pommes de terre. C’est l’estomac bien tendu que nous repartons nous coucher, et, loin de flotter, légers, jusqu’à notre logis, nous parcourons les quelques centaines de mètres qui nous en séparent, lourdement attirés vers le centre de gravité de la terre. Au lit, Nadia et moi nous racontons des histoires extraordinaires avant de nous endormir.

Cette nuit, je fais un rêve extraordinaire: Je suis en Lituanie, accompagnée de quelqu’un, maman je crois. Nous déambulons ensemble, comme hors du temps, dans d’interminables couloirs au coeur d’un somptueux monument historique non identifié, mais qui semble être un ancien lieu de culte dont j’ignore l’appartenance religieuse. Maman s’immobilise soudain, l’air hagard : « tu entends, me chuchote-t-elle, tu entends ces voix?

– Non, réponds-je, ne percevant rien d’autre qu’un froid silence résonner dans les murs sans âge qui nous entourent.

– Entends-tu les voix du passé? s’entête-t-elle. Elles nous parlent.

– Non, » répété-je, placide et indifférente, presque agacée par l’absurdité de la question.

Maman, immobile et hagarde, impénétrable et déconnectée du réel, comme absorbée dans une autre dimension, comme emprise d’une folie silencieuse, répète sur le même ton monocorde : «entends-tu les voix du passé?

– Non! » crié-je, cette fois ouvertement exaspérée, et véritablement inquiète de son état de transe.

Je tente de la sortir de son exaltation en la sommant, en vain, de me suivre hors de ce sinistre couloir. Mais, au bout de quelques pas, et me trouvant à présent à une dizaine de mètres devant maman, surgissent, à peine audibles, lointains et infiniment multiples, les chuchotements. Des dizaines, centaines ou milliers de voix d’hommes, de femmes et d’enfants me parviennent, de plus en plus distincts, de plus en plus palpables, et semblent surgir du mur que je longe, leurs bouches sûrement tout prêt de la cloison, presque tout contre mon oreille que je colle contre la pierre glacée. Ils me parlent russe ou lituanien peut-être. Me parlent-ils ou est-ce moi qui surprend leurs conversations? Discutent-ils ou gémissent-ils? Je l’ignore. Le mur de pierre qui me sépare d’eux est comme une galaxie entière qui sépare nos deux réalités, et, bien qu’happée dans une faille temporelle qui m’emporte dans un tourbillon transcendant le temps et le réel pour me rapprocher d’eux, la pierre du mur nous sépare toujours. Le tourbillon cesse mais la tête me tourne et le brouhaha des voix persiste un court moment, s’atténue, puis fusionne en un chuchotement unique. Je me réveille au son de ce chuchotement qui semble s’extraire de mon rêve pour venir pénétrer la chambre et brouiller toute vraisemblance. Et, alors même que je prends conscience de l’irréalité de ce que je viens de vivre en rêve, ce chuchotement persistant fait à nouveau basculer mon rêve dans l’illusion du réel. Mon esprit se brouille, mes connections sont sans dessus dessous, ma lucidité bafouée : la poursuite de la bande son de mon rêve ne concorde pas avec mon état éveillé, et pourtant, j’entends bien éveillée ce chuchotement tout droit sorti de mon rêve…

Lentement, péniblement, mon activité cérébrale reprend son cours, les rouages, encore un peu anesthésiés, se remettent en marche. Je cherche alors l’origine matérielle et véritable de ces chuchotements et finis par prendre conscience de leur provenance : il s’agit de mon père. Dans son sommeil agité, il chuchote des choses mystérieuses en Russe. Je suis déboussolée, aucune explication rationnelle ne vient remettre de l’ordre dans ce désordre de rêve et de réalité: les chuchotements de mon père me semblent être l’incarnation vivante des voix de mon rêve. Les yeux ouverts dans la nuit noire, encore baignée des vapeurs réminiscentes de mon rêve, blottie dans ma stupeur et bercée par les chuchotements incompréhensibles de mon père, je reste incapable de discerner le rêve de la réalité, incapable de recouvrir une lucidité stable et fiable. Je nage dans un rêve toute éveillée, emportée par une vague fantastique, happée dans une réalité parallèle effaçant toute frontière entre présent et passé, entre rêve et réalité…

Sortant doucement de ma torpeur effarée, ma lucidité rationalise: les chuchotements russes de mon père sont venus chatouiller mes tympans endormis, pénétrant mon rêve et agissant sur mon activité psychique pour que le déroulement de mon rêve concorde avec ses chuchotements. Toute attache avec le réel n’est bien qu’une illusion…

Et pourtant, je garde de ce rêve une saveur extraordinaire, celle d’une expérience vécue : un voyage dans la sphère transgressive de l’impossible distension du temps, au coeur des inaccessibles sillons de notre quête du passé, parmi les disparus inconnus d’une ère révolue, et j’en reviens avec l’illusion convaincue que l’irréalité de l’expérience rêvée vaut bien la réalité de l’expérience vécue. Je sors de ce rêve comme on revient d’un voyage.

 

Ils me parlaient russe ou lituanien peut-être. Me parlaient-ils ou étais-ce moi qui surprenais leurs conversations? Discutaient-ils ou gémissaient-ils? Je l’ignorais. Le mur de pierre qui me séparait d’eux était comme une galaxie entière qui séparait nos deux réalités, et j’étais comme happée dans une faille temporelle qui m’emportait dans un tourbillon transcendant le temps et le réel pour me rapprocher d’eux, mais la pierre du mur nous séparait irrémédiablement.

 

 

Samedi 9 avril

 

Les rayons du soleil pénètrent timidement derrière les rideaux, et, comme les autres matins, nous nous levons à tour de rôle pour prendre notre douche. En attendant mon tour, je replonge dans les vapeurs du demi-sommeil. L’esprit imprégné de mon rêve extraordinaire, j’ai comme l’impression de revenir d’un lointain voyage. Au petit déjeuner, je partage mon étrange épopée avec Nadia et papa qui découvre, surpris, ses chuchotements nocturnes.

Nadia et moi décidons d’aller visiter le quartier d’Uzupis, le quartier d’artistes qualifié de «petit Montmartre de Vilnius» par notre Petit Futé, pendant que Papa se rend faire des recherches familiales dans les archives de la synagogue. Nous passons devant l’imposante église Saint Nicholas en brique rouge qui se trouve au bout de notre rue, et au sommet de laquelle est peint un Christ crucifié devant un rideau rouge de théâtre. Quelques pas plus loin nous apercevons déjà, de l’autre côté d’une étroite rivière, derrière quelques arbres dénudés et décorés de rubans rouges, verts ou jaunes, des maisonnettes à demi délabrées, taguées de mille couleurs délavées et devant lesquelles sont éparpillés de-ci de-là des objets indistincts formants d’étranges sculptures complètement abstraites.

Pour accéder à ce curieux quartier, nous empruntons un pont au parapet garni de chaines et de cadenas de toutes tailles et de toutes formes. Un mur blanc nous accueille à l’autre bout du pont avec l’inscription «GHOST TOWN», et, en guise du «O» de «TOWN», un petit fantôme. Nous sommes à des milliers de lieues du Montmartre que nous connaissons : Uzupis est à Montmartre ce que le pays des merveilles est au château de la belle au bois dormant! Les murs sont décorés de créatures bizarres: nous rencontrons ainsi un visage à l’envers, un champignon furieux, des animaux hybrides, un personnage aux oreilles démesurées crachant des jets d’encre noire au milieu d’un «hapi end» dégoulinant, une toute petite danseuse candide en tutu bleu faisant la révérence sous une pluie de crachat noir, des femmes nues au creux d’une main, une magen david esseulée, et quelques inscriptions énigmatiques. Ce quartier semblerait désert et désaffecté s’il n’y avait pas, de-ci de-là, quelques voitures, quelques vêtements suspendus, un trotteur de bébé rangé dans un coin. Au loin, nous apercevons une vieille dame encapuchonnée dans son imperméable vert foncé, coupant du bois dans l’épaisse brume blanche, devant une rangée de cagibis en ruines. Juste au-dessus d’elle, derrière les vieux toits de tôle rouillée des cagibis, se dresse les somptueuses tours gothiques aux sommets pointus surmontés de petites croix, de la majestueuse église Saint Nicholas.

Nous poursuivons notre errance dans ce quartier hors du commun et empruntons une rue où immeubles en ruines, bâtiments brûlés et maisonnettes de charmes se succèdent invariablement. Nous pénétrons dans une cour où se trouve à nouveau une vieille dame à qui nous lançons un «Laba Diena!» amical, mais qui ignore notre salutation. La cour est surmontée de balcons branlants où s’humidifient des vêtements aux mille couleurs suspendus à des cordes, devant des murs défraichis. Au fond de la cour grisâtre se trouve une jolie petite maison en pierre au toit de tuiles rouge, et, devant celle-ci, une terrasse décorée de larges tentures rouges gonflées par le vent. Où sommes-nous? Devant un atelier d’artiste? Une estrade de théâtre? Le repère d’une voyante? Un buste en pierre trône à l’avant de l’estrade, en haut de quelques marches, tandis que, plus en retrait, on aperçoit le corps blanc et nu, sans tête, d’un mannequin en plastique, debout, appuyé contre la rambarde, dans une attitude désinvolte, comme en pleine conversation avec le rideau rouge et immobile qui lui fait face.

 

Ou sommes-nous? Au Pays des merveilles et de l’absurde? Aux pays des rêves et des cauchemars? Perdues dans les tréfonds de l’imagination. Egarées. Déracinées. J’ai comme la sensation d’avoir suivi le lapin blanc d’Alice dans son pays sans queue ni tête. Comme si la découverte de nos racines devait s’accompagner d’un complet déracinement.

 

Plus loin dans la rue, sur un mur, nous découvrons une nouvelle curiosité : une vieille photographie en noir et blanc d’un couple âgé au sourire tendre, leurs corps grandeur nature, le bras gauche du mari enveloppant affectueusement les épaules de sa femme. Les deux visages sont prisonniers du large cadre de bois brut qui les encadre, tandis que les corps, qui semblent avoir échappé à l’emprisonnement du cadre, sont imprimés à même le bâtiment, sous les portraits encadrés. Les deux personnages, tout droit sortis d’un autre temps, semblent incroyablement vivants, malgré leur immobilité incrustée dans le mur.

 

Le passé vit-il ici dans les murs?

 

Les bâtiments brûlés continuent de se succéder aux murs décrépis et aux maison rutilantes, et quelques boutiques apparaissent, de-ci de là. Papa nous apprendra bientôt qu’un de ces bâtiments brulés appartenait à la famille d’un cousin éloigné.

Nous entrons à nouveau dans une cour surmontée de bâtiments en dégénérescence, et découvrons une peintre à l’oeuvre qui retourne à demi-voix nos salutations et, à la vue de nos appareils photo, nous fait froidement comprendre qu’elle ne souhaite pas être photographiée. Derrière cette cour se trouve une allée tout aussi curieuse que toutes les curiosités de ce quartier : nous y trouvons des demi-pneus peints de couleurs vives, suspendus comme des étagères sur un mur dont on devine à peine la couleur grisâtre sous les innombrables graffitis, une fenêtre en trompe l’oeil avec de faux rideaux blancs volant au vent, et tout là-haut, un animal étrange à des dizaines de mètres au-dessus du sol, une sorte de crocodile blanc effaré, aux yeux bleus, aux pattes d’oiseau, et au museau canin. Nous y trouvons aussi quelques débris, parmi lesquels des cadavres de bouteilles, des papiers, des mégots, une chaussure. Nous nous séparons ici. Nadia décide d’aller croquer un morceau d’Uzupis, tandis que moi je me réfugie dans la triste chaleur d’un supermarché, où, dans la lumière froide des néons je scrute les produits inconnus avec curiosité. J’embarque de quoi déjeuner à la chambre : du Bortsch, du pain noir au cumin, du tarama, une barquette de hareng choisi au hasard dans un interminable rayon de hareng. Et aussi de quoi ramener en France : des thés et infusions aux fruits rouges, et diverses petites choses exotiques et précieuses pour les Français que nous sommes, des bonbons lituaniens par exemple, que nous savourerons tout le long du séjour, et encore pendant quelques jours en France! Contente de mes emplettes, je m’apprête à rentrer, mais ne peux m’empêcher de me laisser à nouveau porter par les méandres enchanteurs de ce quartier improbable. Je découvre au hasard de mes pas «l’atelier d’Uzupis», une boutique cachée, en retrait de la rue, sur la rive. Le domaine est introduit par un mur recouvert de reproductions géantes et fantaisistes des peintures de Matisse, Gauguin, Van Gogh, au milieu de graffitis divers. Devant l’entrée en arche de pierre se trouve une étrange sculpture de femme-oiseau en pierre habillée de vêtements en tissus multicolores, surplombant une mare grisâtre de cailloux et de brindilles. Une pancarte annonce : «Uzupio Meno Incubatorius», et en-dessous, en anglais : «Uzupis Art Incubator». Je traverse une cour tout aussi surprenante, pleine d’objets improbables: une barque, des pompons de brindilles suspendus à une gouttière, des enrouleurs de câble, un cadre de fenêtre déposé là… Une inscription au mur dit : «There is no routine» et une autre : «Colourful and with a lot of miraculous mushrooms». Cela résume bien le quartier! Au bout de la cour, j’aperçois la boutique. Je parcours ses objets insolites et découvre la Constitution d’Uzupis : ce quartier s’est déclaré «République d’Uzupis», république fictive bien sûr mais pas à prendre à la légère! Avec ses citoyens et ses dirigeants, elle a fondé sa constitution, ses lois, son journal et sa monnaie : l’Eurouz.

Voilà les 41 points de la Constitution d’Uzupis :

  1. L’Homme a le droit de vivre près de la petite rivière Vilnalé et la Vilnalé a le droit de couler près de l’Homme
  2. L’Homme a le droit à l’eau chaude, au chauffage durant les mois d’hiver et à un toit de tuile
  3. L’Homme a le droit de mourir, mais ce n’est pas un devoir
  4. L’Homme a le droit de faire des erreurs
  5. L’Homme a le droit d’être unique
  6. L’Homme a le droit d’aimer
  7. L’Homme a le droit de ne pas être aimé, mais pas nécessairement
  8. L’Homme a le droit d’être ni remarquable ni célèbre
  9. L’Homme a le droit de paresser ou de ne rien faire du tout
  10. L’Homme a le droit d’aimer le chat et de le protéger
  11. L’Homme a le droit de prendre soin du chien jusqu’à ce que la mort les sépare
  12. Le chien a le droit d’être chien
  13. Le chat a le droit de ne pas aimer son maitre mais doit le soutenir dans les moments difficiles
  14. L’Homme a le droit, parfois de ne pas savoir qu’il a des devoirs
  15. L’Homme a le droit de douter, mais ce n’est pas obligé
  16. L’Homme a le droit d’être heureux
  17. L’Homme a le droit d’être malheureux
  18. L’Homme a le droit de se taire
  19. L’Homme a le droit de croire
  20. L’Homme n’a pas le droit d’être violent
  21. L’Homme a le droit d’apprécier sa propre petitesse et sa grandeur
  22. L’Homme n’a pas le droit d’avoir des vues sur l’éternité
  23. L’Homme a le droit de comprendre
  24. L’Homme a le droit de ne rien comprendre du tout
  25. L’Homme a le droit d’être d’une nationalité différente
  26. L’Homme a le droit de fêter ou de ne pas fêter son anniversaire
  27. L’Homme devrait se souvenir de son nom
  28. L’Homme peut partager ce qu’il possède
  29. L’Homme ne peut pas partager ce qu’il ne possède pas
  30. L’Homme a le droit d’avoir des frères, des sœurs et des parents
  31. L’Homme peut être indépendant
  32. L’Homme est responsable de sa Liberté
  33. L’Homme a le droit de pleurer
  34. L’Homme a le droit d’être incompris
  35. L’Homme n’a pas le droit d’en rendre un autre coupable
  36. L’Homme a le droit d’être un individu
  37. L’Homme a le droit de n’avoir aucun droit
  38. L’Homme a le droit de ne pas avoir peur
  39. Ne conquiers pas
  40. Ne te protège pas
  41. N’’abandonne jamais

 

Tous les ingrédients pour fonder une démocratie harmonieuse aux nobles valeurs!

J‘achète quelques souvenirs, dont une paire de boucles d’oreilles pendantes composées d’un fil de cuivre enroulé, au bout duquel pend une petite ampoule, des boucles très élégantes bien qu’en matériaux de récup, et tout à fait représentatives de la créativité insolite des artistes uzupiens! Malheureusement, quelques mois plus tard je perdrai dans le RER une de ces boucles d’oreilles, devenues pour moi de véritables talismans, sortes de dépositaires de l’âme de notre voyage.

 

Pincement au coeur…

 

  • Voyons, ce ne sont que de vulgaires objets. Pourquoi les pleurer? Les objets n’ont ni chair ni âme.
  • On peut leur en insuffler, les charger d’une épaisseur invisible, une part de nous même qui nous encombre ou n’a pas trouvé sa place, ou qui a besoin de s’incarner pour devenir plus réelle.
  • Ce que tu décris est du fétichisme. Du matérialisme doublé de superstition!
  • Rien que ça! Ne peut-on pas simplement s’apitoyer sur un bijou perdu sans être taxé de fétichiste matérialiste et superstitieux??!!

 

Laissons mes démons débattre en silence, et retournons à nos moutons…

 

Le nez sur une création insolite de la boutique d’Uzupis, je lève soudain la tête et voit Nadia. Ses pas l’ont, elle aussi, attirée ici. Nous rentrons ensemble, l’estomac impatient.

Papa n’est pas au rendez-vous. L’appartement est vide. Il ne répond pas au téléphone. Nous l’attendons pour manger. Il finit par décrocher, la voix tendue : «Je suis à la synagogue, dans les archives, j’ai trouvé des choses.» Nous mangeons sans lui.

 

J’ignore ce qu’il a trouvé dans les archives. J’ignore aussi ce qu’il y a cherché. Il ne nous le dit pas vraiment. Nous ne lui demandons pas vraiment. Faut-il chercher à tout savoir?

l’après midi, nous nous rendons au Musée des victimes du génocide où nous avons rendez-vous. Le musée retrace l’histoire de la domination soviétique en Lituanie, et se trouve d’ailleurs dans les locaux mêmes du KGB (qui furent également les locaux de la Gestapo) et s’organise autour de deux espaces : tout d’abord deux étages composés d’une série de salles, chacune correspondant à une période ou une thématique, racontée sous forme de textes, documents historiques, artefacts, photos, puis le sous-sol où se trouve l’ancienne prison du KGB, avec ses cellules et ses salles d’interrogatoire. Nous parcourons les salles supérieures du musée, et je traîne un peu pour prendre des notes. A partir de juillet 1940, les Soviétiques sont au pouvoir, et les arrestations commencent, visant à purger le pays de tous ses éléments représentant une menace pour le pouvoir soviétique: parmi lesquels des membres des partis de la Lituanie indépendante, des enseignants, des intellectuels, des membres de la police… Au total, dix-huit mille déportations ont eu lieu en seulement 8 jours, en juin 1941. Hommes, femmes et enfants sont réveillés au milieu de la nuit, jetés dans des camions puis dans des wagons à marchandises ou à bestiaux, laissés parfois pendant des jours dans l’obscurité en attendant que les wagons soient remplis. J’ai l’impression de déjà connaître cette histoire, pourtant ce n’est pas la même. Les hommes sont jetés en prison ou envoyés dans des camps de travail, tandis que les vieillards, les femmes et les enfants sont déportés je ne sais où, dans le froid en Sibérie, parfois sans logement, sans vêtements chauds, sans rien de plus que ce qu’ils ont réussi à transporter avec eux. Les épidémies, le froid polaire et la faim déciment les déportés, si bien que la moitié seulement des déportés de 1941 rentreront vivants en Lituanie des années plus tard, 15 ans pour certains, plus pour d’autres.

1941 – cette date évoque aussi bien d’autres choses pour nous. Nous sommes surpris, et papa littéralement furieux, de remarquer la quasi-impasse sur la Shoah. Je tente de justifier cette absence en rappelant à papa que le musée retrace la domination soviétique, et non la domination nazie. Mais je ne peux nier l’impression d’une volonté d’évitement après l’exploration de la première salle: celle-ci décrit la domination soviétique de 1940 jusqu’à son interruption par l’occupation nazie à partir de Juin 1941, mais aucune mention n’est faite des horreurs perpétrées par les Nazis. Puis un bond de trois années nous mènerait dans la deuxième salle qui retrace la guerre des partisans, de 1944 à 1953, s’il n’y avait pas cette adjonction récente à la première salle d’exposition: avant la sortie, un écran diffuse en continu un documentaire sur l’invasion nazie et sur l’impitoyable collaboration du «small squad» lituanien. L’arrestation des juifs. les déportations. Les fusillades dans le bois de Paneriai. Je regarde, atterrée, ces images désolantes et chaotiques qui résonnent avec tant d’autres images et récits que je connais.     Domination, déportation, persécution, fusillades… Une domination supplantée par une autre, chassée à nouveau par la première, deux histoires enchâssées qui se répondent sous forme d’écho, et au milieu de cette aberrante mare de sang, un peuple bâillonné et un peuple englouti.

 

Des arrestations.

 

Des enfants réveillés dans la nuit, tirés hors du lit pour être envoyés dans le grand froid, et revenir, quinze ans plus tard, vingt ans plus tard, des adultes, étrangers revenus de nulle part.

 

Des hommes dans la forêt au feu intérieur avivé par la rage de l’opprimé.

 

Le goulag.

 

Des idées tout droit sorties des ignobles tréfonds de l’inhumanité.

 

Des camps de travail, des camps de concentration.

 

Les fusillades dans le bois de Paneriai…

 

Papa a déjà mentionné ce nom, Paneriai.

C’est un des lieux que papa aimerait voir au cours du voyage.

Mais j’ignorais de quoi il s’agissait. C’est au musée du KGB que je l’apprends. Maintenant je sais. Le documentaire me l’a montré.

C’est un des lieux où papa aimerait faire pèlerinage.

Paneriai…

Paneriai…

La forêt des fusillades

Dont les arbres sont témoins,

Eux qui fleurissent encore et,

Saison après saison,

Perdent leur feuilles

Pour mieux les retrouver,

Nourris par la chair de nos morts,

Une forêt l’air de rien,

Qui cache, silencieuse,

Se balançant doucement au rythme du vent,

l’immonde folie humaine…

 

C’est un des lieux où papa voudrait faire pèlerinage.

 

Frisson glacial.

Le long de la colonne vertébrale,

Des bras, des jambes,

Qui monte dans la nuque et redescend,

La tête tourne, tourne, tourne…

Et un chaos

De vérité disproportionnée

S’incarne dans un flot de sensations

Pour s’imposer,

Consistant, tangible, presque palpable,

Ensorcelant.

Comme un étau,

Le démon écrase mon estomac…

 

Peut-on vomir un mot afin qu’il disparaisse,

Lui et tout ce qu’il figure,

Comme on vomirait un démon qui nous possède?

Paneriai!

Je poursuis la visite. En juillet 1944, les Soviétiques ont chassé les Nazis, et reprennent le contrôle de la Lituanie. C’est reparti pour 46 ans de domination soviétique. Les déportations accroissent. Au final, 132000 personnes seront déportées, dont 39000 enfants, et parmi elles, 28000 mourront. Neuf longues années de guerre des partisans débutent, au cours desquelles les résistants armés, nommés les «frères de la forêt», des dizaines de milliers d’entre eux, s’organisent méticuleusement dans la forêt en une véritable structure militaire (la LLA) et se battent contre les forces d’occupation, décidés à re-gagner l’indépendance de la Lituanie. Pendant ce temps, la résistance non-armée se développe, elle aussi. Les femmes y jouent un rôle primordial en servant de messagères, d’agents d’information, et d’imprimeurs. Les résistants se chargent de publier secrètement journaux et périodiques, de promouvoir le maintien des traditions lituaniennes, de combattre la propagande soviétique, et d’obtenir des nouvelles de l’étranger, de l’autre côté du solide rideau de fer. Le prix à payer par les résistants est terrifiant : leurs familles sont exposées à des arrestations, et parfois à des assassinats, des corps de résistants tués sont jetés sur les places publiques pour intimider la population, et torture, puis goulag ou fusillade attendent les prisonniers. Parfois, des agents soviétiques se faisant passer pour des résistants viennent tromper les Frères de la Forêt et les exécutent sur place. Au total, sur les 50000 résistants armés, 20000 sont morts. A partir de 1948, l’engagement résistant armé diminue, et à partir de 1953, la résistance armée est démantelée, et seuls quelques résistants continuent leur combat, individuellement.

J’explore, effarée, ce retour dans le temps, j’observe les photos des résistants, des déportés. Les costumes, les périodiques en langue cryptique, les armes… J’essaie d’imaginer la vie des femmes avec leurs enfants en Sibérie, restés là-bas dix ans, quinze ans, vingt ans, le courage de celles qui risquent leur vie pour transporter un message, la force morale de ceux qui sont prêts à tout pour chasser l’oppression soviétique et ne reculent devant rien, j’essaie de comprendre la raison d’être des membres du KGB, la raison d’être de l’oppresseur. Et je ne comprends pas… Les images et les récits se superposent, forment un faisceau de lumière sur un pan de l’histoire que je connais mal, le rendant plus tangible, moins obscur, mais au fond, tout m’échappe.

 

J’essaie de comprendre:

La domination soviétique émane de la volonté d’imposer une idéologie au monde.

«Idéologie» vient du Grec «idea» – idée, et «logos» discours, compilation: l’idéologie se définit par l’organisation d’idées en un discours cohérent. Autrement dit, l’idéologie découle directement de la faculté qu’a l’homme de penser et de s’exprimer. Or, la pensée et le langage sont deux processus qui, combinés, incarnent l’intelligence de l’homme, son statut à part dans le monde animal, sa capacité à imaginer, inventer, créer, construire!

Pourquoi toute l’intelligence de l’homme s’est-elle mobilisé au service de sa bêtise – son pouvoir créateur au service de la destruction?

L’incompréhension reste entière…

 

Le musée va fermer ses portes, et je n’ai pas fini la visite du premier étage. J’ai raté les cellules et salles d’interrogatoire du sous-sol. Papa est déjà reparti, et je retrouve Nadia à la sortie. Ensemble, on le rejoint dans un café et commandons nos chocolats chauds épais, boisson d’adoption de notre séjour. Il nous faut écrire nos cartes postales, mais comment rendre compte d’un voyage comme celui-ci, où se côtoient larmes et sourires, plaisir et désenchantement, passé et présent? On décide d’écrire tous les mots qui nous passent par la tête: chocolat chaud, musée juif, église baroque, quartier d’artiste, synagogue, blinis, ghetto juif, Constitution d’Uzupis, B&B, hareng fumé, Russian Hamlet, brique rouge, KGB, rue Piles, colliers d’ambre, bortsch…

Pour ce soir, on a repéré un concert rock-folk dans un bar. Papa, lui, veut aller à un concert spécial pour le centième anniversaire de la mort de Ciurlionis, grand compositeur et peintre lituanien. Nous nous séparons. En quittant le centre ville, on découvre un quartier moins clinquant, le long des berges, où se trouve le bar Alaus Namai. L’ambiance est chaleureuse, très jeune, alcoolisée, la déco sympa, boisée et tamisée : des tonneaux un peu partout, un grand bar au milieu de la salle avec bières pression à gogo, des fresques et des inscriptions au mur. Le groupe au programme s’appelle Zalvarinis, un jeune groupe de rock-folk lituanien. Nous nous mêlons à la foule de fans chantant à tue-tête. Une chanson en particulier met la salle en fureur : «Alaus, Alaus». On nous explique qu’il s’agit d’un hymne à la bière, «l’hymne des jeunes». Le refrain revient, encore et encore, chanté de plus belle par l’audience, les bras en l’air: «Alaus, alaus, duos Dievas daugiau, Per visą naktelę alum lijo.» A la fin du concert, nous rencontrons deux filles d’une petite trentaine d’années qui travaillent dans une maison d’édition: Gendre et Renata. Nous discutons de tout et de rien, puis sortons prendre l’air ensemble, devant le bar. Nous, dehors dans la nuit, sous les étoiles, dans une rue déserte de Vilnius devant un bar, discutant avec deux Lituaniennes. Il fait bon, la soirée est réussie, et ça fait du bien d’échanger avec des Lituaniens, de vivre la Lituanie plutôt que de la visiter. Au beau milieu de la conversation, la rue déserte n’est plus déserte: j’aperçois un passant qui semble s’approcher du bar. Une casquette béret en laine familière, un manteau noir, une démarche connue. Dans ce décor inconnu se dessine un visage plus que familier : notre père. Il est minuit. Inquiet, il est venu nous chercher car nous ne répondions pas à ses appels. Nadia et moi, pliées de rire et de honte, deux grandes filles ne vivant plus chez leurs parents depuis des années, depuis plus de dix ans dans mon cas, mariée et avec deux enfants, récupérées devant un bar par leur papa inquiet! Nous quittons donc avec grand regret nos nouvelles connaissances, et ce bar sympathique pour suivre notre papa au bercail, secouées de temps à autre de fous rires déclenchés par l’incongruité de la situation.

 

Dimanche 10 avril

 

Aujourd’hui, Nadia et moi avons prévu de retourner au musée du KGB pour finir notre visite inachevée pendant que papa ira visiter la «Maison Verte», le musée de l’holocauste.

 

Notre présence ici, à Vilnius, sur les lieux de nos racines, est chargée d’une gravité, d’une pesanteur toute particulière : nous incarnons une sorte de régénération d’un peuple décimé, et cette réalité ne s’est jamais autant faite sentir qu’ici, où l’on constate, jour après jour, la disparition complète de l’univers auquel appartenaient nos aïeux. Mais doit-on plonger corps et âme dans les profondeurs de cette réalité? Il faut regarder en arrière, oui, mais peut-être aussi prendre garde de ne pas y rester.

Je ne veux pas aller à la maison verte, que va-t-elle m’apporter? D’innombrables échos sanglants à cette tragédie que nous connaissons? De nouveaux noms inconnus à ajouter à la liste? La liste n’a pas de fond, à quoi bon? J’irai au musée du KGB apprendre et comprendre une autre facette tragique de l’Histoire de ce pays.

 

Pour nous y rendre, nous traversons un long marché de produits frais, étales de poissons fumés, de charcuterie, de fromages, de divers produits artisanaux, de bijoux et d’écharpes… Nous nous attardons, faisons quelques achats à offrir, laissons le temps se déployer délicieusement avant de plonger dans la prison et les salles d’interrogatoire du KGB. Alors que j’observe et photographie l’étale de poissons fumés très odorants, je reçois un coup de téléphone. C’est papa : «Je suis à la Maison Verte. Vous DEVEZ venir. Je vous attends.

  • Mais nous n’avons pas l’intention de visiter la Maison Verte!
  • Vous ne pouvez pas être venues jusqu’ici sans la visiter. Venez tout de suite, je vous attends.
  • ..»

Incapable de discuter face à un tel aplomb, j’abandonne ma prise de vue de harengs, et nous nous dirigeons, le coeur lourd, vers la Maison Verte.

La Maison Verte est une petite maisonnette verte. Placée en retrait de la route, elle semble paisible. A part une pancarte discrète indiquant qu’il s’agit du musée de l’Holocauste, elle ne ressemble en rien à un musée, plutôt au vieux chalet un peu branlant d’un couple âgé. Un escalier nous mène à l’entrée, où il faut sonner, et nous sommes accueillies par une vieille dame. On a presque l’impression d’entrer chez quelqu’un.

Dans le hall d’entrée du musée, avant d’entrer dans la première salle d’exposition, se trouve un texte d’introduction. Je le prends en note car il me bouleverse, tout autant qu’il me met en colère :

 

Do Not Forget!

Do not forget the catastrophe of the people of Israel –

do not forget the struggle and the death – and take up their teachings.

And may the memory lead you in your travels, in your sleep and as you waken.

Remember throughout eternity those who are no longer with us.

And may the memory of the Catastrophe be the salt on your bread, may it become part of your own being, your blood and your body.

Grit your teeth and remember!

Eating – remember!

Drinking – remember!

In the sunlight – remember!

And when night falls – remember!

And when you build a house, tear down one of its walls – that you may always see the demolished House of Israel.

And when you plough your field, make a hill of stones on it – to bear witness and to commemorate your killed brethren with no grave on this earth.

Listen carefully and hear how it calls to each one of us – the history of the catastrophe of our people –

There is no rest! There is no rest!

Mark Dvorzhetski

in «Jerusalem of Lithuania in Struggle and in Death» 1948

 

Ce texte, je le lis comme une imprécation, une malédiction prononcée à l’égard du peuple juif : n’est-ce pas là une victoire des Nazis que d’observer le renouvellement incessant de la souffrance qu’ils ont infligée aux juifs de la Shoah? Sommes-nous contraints de revivre au quotidien la souffrance de nos aïeux? Faut-il s’en souvenir, comme nous dit ce texte – en mangeant, en buvant, au soleil, à la tombée de la nuit? Faut-il démolir un mur de sa maison pour se remémorer ces vies ruinées? Le texte date de 1948, la douleur était à vif, l’avenir non envisageable encore car l’horreur trop proche. Mais aujourd’hui, en 2011, alors que nous, enfants et petits enfants, essayons de vivre avec ces vérités sans qu’elles nous accablent, tentons de nous débarrasser de nos démons qui nous collent à la peau, faut-il que l’on nous dise : «Non! Ne chassez pas vos démons, entretenez-les, chérissez-les, nourrissez-les, et surtout ne les laissez pas fuir!» Je ne souhaite pas voir ces démons hanter mes enfants. Je me souviens d’une rescapée d’Auschwitz qui a déclaré : «Voir mes enfants et mes petits enfants vivre et grandir, c’est comme un pied de nez aux Nazis.»

 

Vivre et se souvenir,

mais ne pas mourir dans le souvenir.

 

La maison verte regorge de textes, de témoignages, de photos (Paneriai s’explique en photos), de documents, de preuves de l’invraisemblable. Nous en sortons pétrifiés de colère, de tristesse, d’incompréhension. Nos jambes nous portent fragilement à travers les rues animées de Vilnius pour nous mener je ne sais où. En face de nous, de l’autre côté de la route, un bus attend au feu rouge. La destination affiche : «Paneriai»…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je rentre au B&B pour laisser parler mes idées noires, pendant que Nadia et papa vont s’aérer la tête à Uzupis. L’après-midi, on se retrouve dans la cuisine autour d’un thé, afin de décider de la suite des événements. Papa ne réussit pas à nous convaincre d’aller au parc Gediminas où se trouve une tour surplombant la ville, censée offrir un panorama de choix. Nous restons toutes les deux au B&B jusqu’au soir, à brasser du noir. Enfin, nous décidons d’aller prendre un bol d’air. J’ouvre mon Petit Futé, et trouve l’adresse d’un salon de thé chinois «zen», rue Bazilijonu. C’est ce qu’il nous faut! On prend nos cliques et nos claques, et on sort dans Vilnius. Sur le chemin, on s’arrête à un supermarché où papa nous rejoint. On achète de quoi manger demain matin, je refais un nouveau stock de bonbons lituaniens, et j’achète quelques graines et bulbes de fleurs pour planter un peu de Lituanie dans mon jardin. Puis nous entrons dans le très zen «Arbatos Magija» où il faut retirer ses chaussures à l’entrée, avant de pénétrer dans une grande salle à la lumière tamisée, baignée d’une musique zen chinoise, et divisée en petits salons isolés par des paravents en bambou. Un grand jeune homme blond nous installe dans un de ces petits salons dans un bel anglais, et nous nous asseyons en tailleur sur des coussins joufflus, autour d’une table basse ronde. Sur la table se trouve un délicat service à thé miniature avec de mystérieux accessoires en bois. Le serveur nous présente les thés de la maison un peu comme un bijoutier nous présenterait un plateau de diamants et de saphirs. Nous optons au hasard pour un des thés conseillés. Le serveur nous montre avec un sérieux et un professionnalisme imperturbables le protocole à suivre pour une véritable cérémonie de thé à la mode chinoise traditionnelle: il s’agit tout d’abord de verser lentement et délicatement l’eau chaude sur les feuilles de thé dans la théière miniature, avant de verser un peu d’eau sur la théière elle-même (l’eau s’écoule dans un bac de récupération sous le plateau, à travers les lattes de bois espacées). Ensuite, le contenu de la théière est reversé (lentement et délicatement) dans une deuxième théière, avant d’être distribué (lentement et délicatement) dans trois tous petits verres. Puis, chacun dépose (lentement et délicatement) un bol miniature comme un chapeau sur son verre de thé, les tenant entre le pouce et l’index, et, d’un geste rapide et précis, les retourne afin que le thé se retrouve dans le bol. Une fois le verre retiré du bol, il convient de le humer afin de s’imprégner de toutes les nuances de l’arôme du thé. Puis, on échange nos verres afin de respirer l’arôme des autres, chacun étant supposé obtenir une saveur subtilement différente de celle des autres, malgré le protocole suivi à l’identique. Ensuite seulement, nous pouvons savourer notre gorgée de thé, avant de recommencer la procédure, chacun présidant l’office à son tour. Cette petite cérémonie n’est pas pour nous déplaire, et, amusés, nous en suivons les règles religieusement. Chaque gorgée de thé fait l’objet de tout ce procédé complexe, réquisitionnant ainsi nos cinq sens, ainsi que toute notre concentration. Nos tensions s’en trouvent relâchées et nos esprits apaisés. Nous sortons du salon de thé véritablement délestés, et décidons de retourner dîner dans le pub où nous étions allés avec Malvina, rue Vokiečių.

Derrière nous se trouve une immense tablée de Russes bien alcoolisés chantant à tue-tête, lançant à tors et à travers des boutades incompréhensibles auxquelles se succèdent des bourrades de rire incontrôlées, et, imbibés de leur théâtralité, nous sommes pliés de rire, incapables de décrypter le moindre sens à leur échange!

 

 

 

 

 

 

Lundi 11 avril

 

Aujourd’hui, nous quittons Vilnius. Nos découvertes vont se poursuivre vers l’ouest du pays.

Avant notre départ, je pars explorer quelques rues encore inconnues du quartier. Je découvre sous de nouveaux angles les majestueux monuments de Vilnius, depuis une triste ruelle aux bâtiments dépités. Je rencontre une étrange maison au portail rouge cadenassé derrière lequel se trouve un escalier en colimaçon qui semble partir de nulle part, suspendu des mètres au-dessus du sol. Une vieille colonne croulante en brique soutient une plateforme qui semble n’avoir aucune raison d’être, et sous elle, un court mur gris se dresse, insensé. J’ai peine à croire que nous quittons déjà Vilnius. Les quatre jours et demi que nous venons d’y passer ont filé, et pourtant nous nous sommes déjà un peu approprié les lieux.

A bord d’une voiture de location, nous gagnons la campagne lituanienne. En sortant de la ville, nous suivons la rivière Neris, et apercevons au loin, sous notre premier ciel bleu de Lituanie, une église orthodoxe aux allures de palais de conte de fée, puis nous pénétrons dans une forêt nue. Le silence s’installe dans la voiture. Nous ne sommes pas loin de Paneriai…. que nous n’irons pas voir. Nous traversons les mêmes paysages que ceux observés depuis le train il y a quelques jours: des étendues d’herbe grise, des arbres nus, et, de temps en temps, une maison de couleur vive posée là, sans clôture, sans jardin, dans un pré gris.

Notre nouvelle épopée va nous transporter à Vilkaviskis, la ville, nous informe papa, où a grandi un certain petit garçon que nous avons connu dans une autre vie : notre papy. Eberluées, car ignorant jusqu’alors ce détail monumental qui change tout (papy est né en Russie, à Nijni-Novgorod, et nous ignorions qu’il avait véritablement vécu en Lituanie, le pays natal de ses parents), nous absorbons et digérons cette nouvelle donnée. Ce voyage, nous l’avons fait à l’aveuglette, suivant papa dans ses pérégrinations, peu instruites, en amont, sur l’arrière-plan familial des lieux à découvrir, déroulant au fur et à mesure le mince fil qui nous rattache à ces villes, découvrant nos résonances avec ces lieux, l’écho que nous sommes de nos lointains parents.

Lointains parents? Mais non! Papy, notre papy, papy en chair et en os, papy bien vivant et à l’aube de sa vie, vivait à Vilkaviskis. Et nous, en chair et en os aussi, allons pénétrer sur les lieux que ses souliers, dans un lointain passé, ont foulé, voir la maison dans laquelle il a grandi, son école peut-être? Les rues qu’il connaissait par coeur.

 

Réalisation impossible d’un rêve jamais rêvé…

Observer par la lucarne du futur le paysage de son enfance.

 

Nous prenons conscience de l’ampleur de ce que nous ignorons : les détails des mouvements migratoires de nos grands-parents, leur enfance, leur jeunesse, leur univers tout entier, leur vie pré-nous. Dans un premier temps, comme pour faire la transition en douceur, la voiture nous dépose à Trakai. Petite escale dans un conte de fée avant Vilkaviskis.

Nos pas nous mènent à travers la ville. Trakai est une ancienne cité médiévale entourée de lacs. La rue principale est bordée de maisons en bois rouges, vertes, bleues, jaunes… Nous empruntons un sentier qui s’éloigne des habitations et nous mène dans la quiétude d’un bord de lac. Deux cygnes glissent sur l’eau bleutée et laissent derrière eux l’impression de leur passage. Autour d’eux, quelques vaguelettes viennent réveiller le silence immobile de l’eau. Sur le rivage, de vieilles barques en bois à rayures multicolores sont déposées en ligne, à l’envers.     Une barque vert délavé est échouée dans l’eau, et laisse le temps la décomposer à sa guise. De-ci de-là, nous passons des maisons en brique, en pierre, en bois, en ruines. Une maison ronde entre deux escaliers en arc de cercle. Des remparts. Une tour rouge. Une machine ancestrale non-identifiée, en bois et fonte, dotée d’un système de chaines et de poulies. Des petits îlots portés par le lac. Je photographie papa assis sur une souche d’arbre sculptée en trône, puis nous retournons dans la ville. Nous déjeunons délicieusement dans un joli restaurant de spécialités karaïtes: le Kybynlar. Trakai est le berceau administratif et spirituel de la communauté karaite, branche dissidente du judaïsme de descendance turque qui ne reconnaît pas le Talmud et qui est présente en Lituanie depuis le 14ème siècle. Nous arpentons la rue karaïte déserte, Karaimu Gatve, où se trouve, parmi les petites maisonnettes en bois, leur synagogue.

A peine plus loin, face au lac, deux artisans esseulés attendent d’éventuels visiteurs derrière leurs stands de bijoux. Trakai est désert. Le premier étalage est couvert de bijoux d’ambre, et le deuxième de bijoux colorés et autres objets en terre cuite émaillée. J’en tombe amoureuse et y achète divers souvenirs tandis que papa achète, au stand d’à côté, un collier d’ambre pour maman. Le lieu semble idéal pour faire des emplettes : paisible, loin de l’effervescence, dans un temps et un espace décalés. C’est là que nous choisissons une broche à offrir à mamie, en souvenir de ce voyage.

A deux pas de là, au beau milieu du lac Galvé se dresse un château rouge orangé aux multiples tours et fortifications, tout droit sorti d’une légende médiévale. Nadia se pose au bord du lac pour croquer le château, tandis que papa et moi empruntons le pont pour aller le découvrir. La forteresse, en pierre et brique rouge, est entourée de remparts, majestueuse, abandonnée aux seuls regards des curieux. Devant le château, juste avant le pont, se trouve un totem, héritage des croyances et traditions pré-chrétiennes en Lituanie.

Nous quittons cet îlot enchanté du temps des princesses et des chevaliers, et filons direction Vilkaviskis.

Dans la voiture, nous discutons des liens familiaux, et essayons de mieux comprendre la généalogie des deux familles. D’après tante Rachel (la soeur de papy), tous les membres de leur famille, proche et plus lointaine, auraient réussi à quitter Vilkaviskis avant la guerre et même avant les années 30, et ainsi échapper aux nazis. Serait-ce possible? Papa a peine à le croire. La famille maternelle de papy ayant vécu depuis des générations à Vilkaviskis, serait-il possible que, dans une ville frontalière à l’Allemagne, où quasiment aucun juif n’a été épargné, toute sa famille, proche et lointaine, ait échappé au désastre? Braina, la mère de papy, avait dix frères et soeurs. De cette fratrie, nous pouvons retracer les mouvements de quatre membres : Nous savons qu’Eiga et Charles sont partis vivre aux Etats-unis où vivent aujourd’hui leurs descendants, et que Hinda, après avoir vécu en Perse où elle était dentiste, a rejoint la France et épousé un cousin germain qui y a ouvert une pharmacie. Nous avons bien connu leur fille, tante Fenia qui s’est, elle aussi, mariée avec son cousin germain, Isra, le frère de papy. Quant à Braina, la mère de papy, elle est partie en Angleterre au début des années 30, après avoir vécu à Paris. Papa nous parle du chimiste Leibush, un des frères de Braina, qui serait mort à Vilkaviskis avant la guerre en faisant des expériences un peu trop explosives. Pour les autres, je ne sais pas. Quant à Papy, ses parents ses deux frères et sa soeur, papa nous rappelle qu’ils ont quitté Vilkaviskis vers 1926 (quand papy avait huit ans) pour venir s’installer en France, puis en Grande Bretagne, cinq ou six ans plus tard. Le grand-père de papy est originaire de la ville de Vistytis, une petite ville à l’ouest de Vilkaviskis que nous allons visiter demain.

En ce qui concerne mamie, nous ignorons précisément ce que sont devenus les nombreux frères, soeurs, neveux et nièces de Mania, sa maman. Ils vivaient à Vilnius pour la plupart lorsque mamie y a fait escale toute petite avec ses parents, alors qu’ils quittaient la Russie où elle est née pour venir s’installer en France.

 

Nous découvrirons le sort de ses oncles, tantes, et cousins à notre retour en France.

 

Je ne sais comment, ni pourquoi, notre discussion emprunte un tout autre chemin, et nous discutons – pour ne pas dire nous disputons – au sujet d’Israël. Papa me parle de l’aspect salvateur des mouvements sionistes des années 40 pour les juifs persécutés d’Europe, leur rêve d’un pays libre, leur rêve de paix.

Mais quelle paix, et à quel prix?

 

Nous parlons de la situation actuelle en Israël. Je désespère devant cette situation et je dis mon indignation face à la situation tragique du peuple palestinien. Papa me dit que l’on se doit de défendre notre propre peuple qui est constamment en danger, cerclé par des ennemis impitoyables.

Oui, mais…

Que faire quand, pour protéger mon enfant, je mets en danger celui de mon voisin?

Que faire quand deux frères s’entretuent et, à force de se sauter à la gorge, ne peuvent plus faire la paix?

Que faire quand la peur de l’autre régit les pulsions et annihile la raison?

Quand nous enverra-t-on un Mandela du Moyen-Orient?

 

Alors que nous sommes tout animés par la conversation, le panneau «Vilkaviskis» surgit, et nous nous taisons. Nos différents s’évanouissent devant notre sentiment commun que nous franchissons un seuil et entrons dans le domaine du passé et du souvenir.

 

Nous sautons par la lucarne magique dans l’enfance de papy.

 

Les yeux ronds, à l’affut de tout ce qui nous entoure, nous avançons dans la ville. Peu de choses -voire rien- ne semble dater d’avant-guerre. Tout a dû changer. Verrons-nous la maison de papy?

Pour le moment, nous tournons un peu dans la ville, à la recherche de l’hôtel. L’hôtel est vaste et vide, une jeune fille vient nous accueillir en Lituanien. Elle ne parle ni russe ni anglais. Nous avons du mal à lui expliquer que les deux grandes chambres qu’elle nous propose ne correspondent pas à notre réservation: nous avons réservé une chambre pour trois, afin de limiter les frais. Toute une partie de l’hôtel est en travaux, et à part nous, il semble désert. Nous nous demandons pourquoi il est si difficile d’obtenir une chambre (déjà réservée) dans un grand hôtel vide. La jeune femme semble tout simplement réticente à nous donner une chambre pour trois. Finalement, elle nous propose une suite avec deux chambrettes, l’une disposant d’un lit simple, et l’autre de deux. Les radiateurs ne sont pas allumés et la froideur de la chambre fait frissonner. Nous y laissons nos affaires et rejoignons dans le hall de l’hôtel Antanas, le responsable du musée de Vilkaviskis avec qui nous avons rendez-vous. Dehors il pleut, et pour commencer, nous bavardons un peu dans le froid de la chambre. D’abord, comme marque d’amitié, il nous offre quelques cadeaux typiquement lituaniens : un pain noir au seigle, des champignons de sucre, et d’autres spécialités. Puis, rapidement, il se met à nous parler des autres descendants des juifs de Vilkoviskis qui débarquent, comme nous, à Vilkoviskis, à la recherche de…

…à la recherche de tant et de si peu.

 

Il nous parle d’un certain M. Salinger (rien à voir avec l’écrivain J.D. Salinger), un Israélien que papa connaît déjà car il est l’auteur d’un site web sur Vilkovishk, le Vilkaviskis juif. Salinger serait venu à plusieurs reprises à Vilkaviskis pour y faire des recherches familiales, et aurait été l’initiateur, il y a quelques années, du défrichage du cimetière juif, dernier vestige de la vie juive enterré sous les herbes folles, laissé à l’abandon, comme le passé de la ville. Antanas nous montre ensuite un document jauni : un plan extrêmement détaillé de la ville, avec ses commerces et ses maisons, dessiné à la main avec une grande minutie par, nous explique-t-il, une femme, Dvora Dolev, qui l’aurait tracé en Israël après 1945, de mémoire, pour tenter de restituer le paysage de son passé, quitté en 1937. Antanas est visiblement l’interlocuteur privilégié des revenants juifs.

 

Je suis une revenante, nous sommes des revenants. Des zombies par procuration qui viennent constater l’état actuel de la ville 70 ans après les horreurs. Que voit Antanas en nous? Pourquoi cet accueil, ces cadeaux? Nous sommes l’incarnation vivante des fantômes du passé.

 

Né ici, ayant grandi ici, vivant et travaillant ici, il s’est passionné pour l’histoire de sa ville qui, il y a à peine plus de soixante dix ans, était animée par une importante communauté juive d’un peu plus de 3500 âmes, complètement disparue aujourd’hui, et dont il ne reste que peu de trace. Il nous apprend qu’il a monté une exposition sur la vie des juifs de Vilkaviskis afin de sensibiliser les habitants à l’histoire trop oubliée de leur ville.

Nous sortons faire un tour sous la pluie avec Antanas, en direction du 7 rue Janonio, anciennement rue Eimcio où habitait papy. Antanas nous explique que la ville avait été tant bombardée par les Allemands, qu’ils ne restait quasiment aucune maison debout. La rue Janonio n’a de commun avec ce qu’elle était à l’époque que son emplacement.

 

Alors, nous ne verrons pas la maison de papy?

 

L’actuel n°7 rue Janonio est une grande maison bleue en béton derrière une barrière verte. Rien à voir avec la photo de la maison de papy que papa possède : une immense bâtisse en brique de deux étages, avec un balcon sur lequel toute la famille avait posé pour la photo.

 

Et non, nous ne verrons pas la maison de papy… Nous ne pouvons que projeter sur la maison bleue l’image de cette autre maison disparue. Ici, le présent n’est pas une matière ajoutée au passé; le présent vient se substituer à un passé anéanti, qui ne se laisse pas entrevoir.

 

Nous poursuivons la balade et longeons une petite rivière, la rivière Šemeinia. Papa se souvient de son père lui parlant de cette rivière qu’il longeait tous les jours avec ses camarades ou ses frères pour aller à l’école. Nous pataugeons dans la boue des berges grisâtres de la rivière de papy, slalomant entre les flaques, et j’imagine en sepia un petit bonhomme aux culottes courtes et chaussettes hautes, la casquette sur la tête, courir au milieu d’autres bambins et faire des ricochets dans l’eau.

 

La rivière, elle, n’a pas pu changer! Elle reste le témoin impassible et inaltérable des bouleversements qui l’ont entourée.

Et surtout, le témoin des parties de ricochets de papy!

 

Nous suivons Antonas qui nous fait traverser le pont au-dessus de la rivière dans laquelle se reflète l’église de la ville, nous mène devant l’ancien lycée devenu bibliothèque, puis nous montre une grande bâtisse connue pour avoir été occupée par Napoléon, et d’où avait été prononcée sa déclaration de guerre à la Russie, puis un monument commémorant Vincas Kurdika, l’auteur de l’hymne lituanien, lui aussi originaire de Vilkavikis. Nadia et moi fermons la marche, et, à part pour la description de certains des bâtiments importants que papa nous traduit, décrochons de la conversation. Nous discutons de choses et d’autres, des choses plutôt futiles et sans aucun lien avec le moment présent, et prenons soudain conscience avec amusement de l’incongruité de nos conversations! La futilité de notre échange jure avec la gravité de la visite, et avec l’émotion que nous ressentons à nous balader dans la ville de papy. Comme si le lieu était déjà devenu assez familier pour que notre vie propre reprenne le dessus. Ou comme si notre vie propre devait reprendre le dessus afin que nous ne soyons pas absorbées par… par… par quoi?

 

…par la sensation désagréable que nous ne sommes plus nous : Lily et Nadia, 29 et 23 ans, nées à Paris,   blablabla, mais quelque chose qui nous dépasse : des revenantes, des zombies par procuration venues hanter (malgré nous) le sol perdu de nos aïeux. Des objets de l’Histoire, des produits des guerres et des migrations aspirées comme d’autres, comme par un magnétisme naturel, par ce lieu du passé.

 

Pour finir, Antanas nous montre l’ancien hospice juif pour personnes âgés, devenu hôpital, puis l’ancien lycée hébraïque où a étudié notre grand-oncle Fissia et qui abrite désormais l’hôtel de ville. Une plaque sur le bâtiment le précise, en anglais et en hébreu. Puis nos déambulations prennent fin avec une pizza dans un restaurant immense, tout neuf, à l’allure de salle de fête municipale. La soirée se clôture avec un petit tour dans le grand supermarché à quelques pas de l’hôtel, sur la place principale de la ville où nous achetons les dernières choses que nous souhaitons ramener : des bouteilles de vodka, des bonbons et caramels, du hareng, de la kasha… Puis nous retrouvons notre chambre froide.

 

Mardi 12 avril

 

Le réveil est difficile. J’entends quelqu’un s’activer et sors doucement de mon sommeil. Où suis-je? J’ai conscience de mon corps dans un lit mais aucune idée du lieu où il se trouve. J’ouvre un oeil, et, le temps que les contours de ce qui m’entoure se dessinent, reste un moment portée par une vague nébuleuse hors de tout espace et de tout temps.

Flash: La vague nébuleuse s’évapore d’un coup, et me dépose sur mon lit dans la chambre de l’hôtel de Vilkaviskis en Lituanie, à côté du lit de ma soeur, d’où j’entends mon père s’activer dans la pièce voisine. La chambre d’hôtel de Vilkaviskis! A quelques centaines de mètres à peine de là où habitait papy enfant!

 

Ce matin, je me réveille à Vilkavikis.

 

Quelle étrange sensation. J’ai comme une impression d’irréel, pourtant nous sommes bien là, à Vilkaviskis. Je me souviens d’hier soir: notre visite, la rue Janonio, la rivière…

Nadia dort à poings fermés, et Papa tente de nous extirper du lit car nous avons rendez-vous avec une employée de l’office de tourisme chargée (par Antanas) de nous faire visiter la ville, ses musées, le cimetière juif.      Nous rejoignons papa au petit-déjeuner au bar-café de l’hôtel. Tous trois sommes plongés dans nos pensées. Se réveiller à Vilkaviskis nous laisse sans voix. Nadia semble broyer du noir. Papa, je ne sais pas. Moi, mes pensées sont avec papy, et, en cet instant, je me sens en paix. Je l’imagine enfant sur la place du marché sur laquelle donnent les fenêtres de l’hôtel, ou remontant la rivière avec des cailloux dans la main et des copains avec lui. Ce matin, le vide saisissant quelque part dans mon corps, creusé par le manque et l’absence depuis que papy nous a quitté, semble se remplir un petit peu et à mes souvenirs de papy s’ajoute la connaissance nouvelle du lieu de son enfance.

Aussi différent puisse-t-il être du lieu qu’il a connu.

 

Les yeux dans le vague, mordant dans nos tartines, nous apercevons une jeune femme blonde venir vers nous. C’est Neringa, notre guide pour la matinée. La visite commence par l’office de tourisme. Notre venue est attendue, et les deux employées présentes nous comblent de cadeaux. Nous repartons avec des portes-clefs Vilkaviskis jaunes fluo, des aimants Vilkaviskis, des guirlandes de photos de Vilkaviskis, des T-shirts Vilkaviskis, un décapsuleur Vilkaviskis, le tout dans un grand sac plastique Vilkaviskis. Papa s’intéresse à un livre sur la ville, et une des employées le lui offre.

 

Le Vilkaviskis juif s’est évaporé avec les juifs de Vilkaviskis mais nous, les revenants juifs, pourrons décapsuler nos bouteilles de bière avec un décapsuleur Vilkaviskis. et accrocher nos clefs à un porte-clef Vilkaviskis jaune fluo!

 

Quelle cynique je fais…

 

Même si la trivialité de ces offrandes nous fait sourire, en réalité nous savons bien ce qu’elles symbolisent. Nous sommes véritablement touchés par l’accueil qui nous est fait, et recevons avec gratitude ces marques de reconnaissance.

Dans une salle mitoyenne se trouve la fierté de l’office de tourisme : l’exposition sur Sonia Gaskell, la belle danseuse russe litvak, née ici.

Après cette visite, nous embarquons tous les quatre dans la voiture pour aller visiter le cimetière juif, à quelques kilomètres du centre ville. Neringa nous explique que, il y a quelques années, avant que Ralph Salinger ne vienne défricher le cimetière et nettoyer les pierres tombales à l’aide d’amis et de quelques employés de parcs municipaux, celui-ci était quasiment impénétrable car noyé sous les mauvaises herbes et les arbustes.

Aujourd’hui, les pierres tombales sont posées sur un lit de feuilles mortes, bordées d’une couverture de mousse verte. Les pierres sont debout, couchées, bancales, lisibles, illisibles, entières, fissurées, cassées… Quelques brisures de pierres avec des inscriptions hébraïques tapissent le sol sous les feuilles mortes. Au-dessus d’une pierre ancestrale incrustée au sol, deux rares fleurs jaunes ont éclos. Le cimetière est beau et désolant, post-apocalyptique presque. Immobile, silencieux, en ruines, gravé de lettres hébraïques, couvert de feuilles mortes. Il transpire la mort sèche et l’oubli. Malgré le défrichage du cimetière, on se croirait à la lisière du monde, en un lieu désert et laissé dans l’oubli. Pourtant, tout de suite derrière le cimetière, séparé du monde par une petite clôture, se trouvent des jardins particuliers, des tricycles, des potagers, des petites serres, des maisons.

Le cimetière se meurt.

Et autour bat la vie.

Qui reste-t-il pour faire vivre

la mémoire de ses morts ?

 

Avant le projet de défrichage de Ralph Salinger, la population locale n’avait pas conscience de l’existence de ce cimetière en dégénérescence sur le pas de leur porte, tout comme ils n’avaient pas ou peu conscience de la communauté juive du Shtetl de Vilkaviskis, qui, il y a 70 ans, représentait 60% de la population de la ville. Cette prise de conscience grandit depuis le départ des Soviétiques.

Quelques mois après notre retour en France, on nous enverra par e-mail des photos de la commémoration du génocide des juifs lituaniens – qui se tient chaque année le 23 novembre, jour de la liquidation du ghetto de Vilnius – devant la tombe commune des fusillés juifs à Vilkaviskis. Une des photos montre des mains d’écoliers sur lesquelles sont déposés des cailloux peints, chacun portant le nom d’un enfant juif de Vilkaviskis: Eda, Dina, Israel, Sonia, Avram, frida, Gita, Chaja, Meri… Peut-être papy les avait-il connus ou croisés?

A quelques minutes en voiture, au bord d’un lac, en face d’un château blanc et crème posé là comme un cheveux sur la soupe, Neringa nous amène voir la maison Magdalenai Stankunierei, une exposition dédiée à la vie d’une peintre née ici en 1927. Peu de ses peintures sont exposées, il s’agit surtout d’une collection de ses effets personnels, de costumes traditionnels, de photos. Après un rapide tour de l’exposition, nous gravissons l’escalier en colimaçon de la vieille tour en brique rouge qui domine la maison Magdalenai Stankunierei. A chaque étage se trouvent des photos de Vilkaviskis datant d’avant-guerre ou de la guerre. Une photo: une place est tapissée de bagages, un garçon est assis sur une valise, des soldats sont en mouvement. Qui? Où? Quand? Pourquoi? La photo ne fait pas de sens, mais est imprégnée d’une tristesse universelle liée à l’oppression et à l’exil. Arrivés là-haut, nous découvrons une vue panoramique des alentours: le lac embrumé, le château d’en bas, une usine, un parking, des blocs résidentiels soviétiques.

Nous pénétrons dans le château, gravissons un petit escalier en bois et découvrons des salles grandioses mais décrépites. Les murs hors d’âge sont en réfaction, grattés et parsemés de traces blanches et marrons, mais des chandeliers y sont toujours accrochés. La netteté des moulures aux murs et au plafond, peintes en blanc immaculé souligné d’un oranger crémeux contrastent avec les murs barbouillés. Un rideau bleu ciel flotte au vent qui pénètre par un encadrement de fenêtre sans fenêtre, dévoilant l’éclat blanc de la salle qu’il cache: une salle de concert en rotonde, aux moulures impeccables, ravissantes, aux balconnets de fer forgé orné de dorures. Des femmes d’ivoire dansent sur le dôme bleu ciel, autour d’un lustre doré que l’on devine derrière le drap blanc qui le recouvre. Dans un château hanté ou un palais de sucre, je ne sais plus trop où je suis, et à nouveau, j’ai comme l’impression d’avoir atterri dans le monde improbable d’Alice. Un couloir plus loin se trouve une salle orange, flambant neuve, où sont exposés de magnifiques batiks et patchworks aux mille couleurs.

De retour au centre ville, nous quittons notre guide et retournons rue Janinio. La rue est paisible sous le ciel blanc et nous observons la maison, de prêt, de loin, de côté, la photographions, l’intégrons, cette maison qui n’a plus rien de la maison de papy, nous l’absorbons comme une bouffée d’air chargée de particules de souvenirs. Une femme nous accoste, interloquée. C’est la propriétaire de ces lieux. Sa famille possède le terrain depuis les années 60. Le terrain était vide lorsqu’ils sont arrivés. Elle nous invite à l’intérieur et nous montre le jardin. Une chose est restée peut-être: une butte de pierre sur laquelle pousse de l’herbe, et sur le côté de laquelle se trouve une petite porte d’aluminium, la cave. Le jardin est grand, divisé en plusieurs espaces : un potager, un terrain de jeu avec un panier de basket, un espace repas sous un kiosque. Nous quittons le lieu comme on quitterait une personne, le coeur lourd.

Avant de partir pour Vistytis, la ville dont le grand-père de papy est originaire, nous déjeunons des spécialités lituaniennes dans un restaurant conseillé par Antanas, un dernier moment gustatif à Vilkaviskis.

A Vistytis, le calme règne. Nous découvrons une série de totems le long d’une route : une femme poisson, un barbu ailé, un lutin croulant sous le poids d’une pierre… Puis nous croisons une barque verte et rouge dans un jardin séparé de la route par des pierres vertes. Puis le lac, seul et silencieux. Sur la berge, un banc vide soutenu par deux gnomes grimaçants s’ennuie et attend, une balancelle en bois regarde le lac, une table de piquenique hiberne, et quelques barques dorment, allongées sur le ventre. Les chalets en bois face au lac sont des restaurants et des auberges, et nous imaginons des étés animés au lac de Vistytis, destination balnéaire prisée des Lituaniens. Et pourquoi pas nous? Un été familial au lac de Vistytis, chez notre arrière-arrière grand-père!

Nadia et moi empruntons un chemin qui nous mène sur une butte surplombant le lac. Un grand cimetière y repose, paisible et flamboyant, les pierres tombales surmontée de croix dorées ou colorées, des photos et des images un peu partout, des fleurs multicolores, des plaques gravées, des objets kitschs un peu partout.

 

Un cimetière qui vit.

 

Sur une place, nous scrutons la carte de la ville : papa aimerait y trouver le vieux cimetière juif. Il n’apparaît pas sur la carte, mais à la place, nous découvrons un lac nommé «Berzinio Ez» et à côté, un espace vert nommé «Berzynas», qui, nous l’apprendrons plus tard, signifie «la boulerai», «le bois de bouleaux». Notre nom de famille «Berz», vient sûrement d’ici! Depuis toujours, ce nom est resté mystérieux, sa sonorité germanique ne collait pas à nos origines slaves, et l’étymologie du nom restait inconnue. Se pourrait-il que notre arrière-arrière grand-père (un enfant probablement adopté d’après papa), ait pris le nom du lieu où il vivait, chose qui, apparemment, se faisait couramment chez les commerçants juifs? Nous aimons cette explication et décidons d’en faire l’histoire de notre nom.

 

Des racines de bouleau.

Des cimetières et des rivières,

Une histoire d’arbres et de silence.

De vie et de mort.

 

Nous reprenons la voiture pour trouver le cimetière, et à la place nous trouvons un vieux moulin croulant, et derrière le moulin, une pierre tombale gravée en hébreux, garnie de fleurs et de bougies. Il s’agit d’une fosse commune de fusillés juifs.

 

Retour à Vilnius.

 

Mercredi 13 avril

 

Ca y est, notre voyage prend fin. Une dernière balade dans la ville avant de prendre congé de la Lituanie nous mène dans une boutique de vêtements en lin et dans une librairie où nous faisons quelques derniers achats, pendant que Nadia dessine.

Puis, un car nous emmène à Kaunas, et là, nous nous envolons vers chez nous, la poitrine gonflée de souvenirs, de rires, de pleurs…

 

 

 

 

Postface

 

Nous revenons de notre voyage en Lituanie comme on sort d’un rêve peu ordinaire. Paris semble irréel et imprégné d’une teinte nouvelle. Dans le métro, un homme lit un journal au dos duquel se trouve un article sur un cimetière juif. Je lève la tête, et une affiche de théâtre pour Anne Franck me saute aux yeux. A ma gauche, un passager lit un livre en hébreu. Tous trois sommes déboussolés et ahuris par ce qui nous semble être des signaux, mais de quoi? Que se passe-t-il? Est-ce nos pensées qui pénètrent le paysage du métro parisien?

Dans le TGV pour rentrer à Grenoble, je trie mes photos de Lituanie sur mon ordinateur portable. Je passe en revue toutes les tombes photographiées dans le cimetière de Vilkaviskis, les remets à l’endroit, supprime les ratées, mets les réussies dans un album «best of». Mon voisin, jusque-là plongé dans son livre, m’adresse la parole: «Excusez-moi Mademoiselle, mais où avez-vous pris ces photos? Ce n’est pas tous les jours que l’on voit des photos d’un vieux cimetière juif.» C’est Robert Bober, un écrivain-cinéaste français d’origine juive polonaise qui me parle. Dans les années 70, il est lui aussi parti faire des recherches familiales à Radom, ville natale de son père. Il est justement en train de se rendre au Printemps du Livre de Grenoble dont le thème cette année est «En Quête d’identité», où il est invité pour présenter son documentaire tourné en Pologne en 1976 intitulé : «Réfugié provenant d’Allemagne : apatride d’origine polonaise». La coïncidence est troublante. Nous discutons pendant une bonne partie du voyage.

Le lendemain, je retrouve Robert Bober lors d’une table ronde sur l’autobiographie dans l’écriture fictionnelle, et, en m’écrivant une dédicace sur la première page de son roman On ne peut plus dormir tranquille quand on a ouvert les yeux, il me dit : «Pour moi notre rencontre d’hier n’est pas le fruit du hasard, d’ailleurs, le mot ‘hasard’ n’existe pas en hébreu! »

Hasard ou destin? Coïncidence ou message subliminal?

Ce voyage semble avoir chamboulé l’ordre du monde, comme pour dire, «je ne suis pas un voyage comme les autres, je me suis logé dans votre peau et votre chair, et maintenant, votre réalité doit se construire autour de moi.»

 

Découverte de papa quelques temps après notre retour sur le site de Yad Vashem, 15 noms de la famille de Mamie, des tantes, des oncles, des cousines, des cousins, tous morts assassinés pendant la guerre:

 

– Fania Sheïna Mostkova, née en 1865 à Vilna, ghetto de Vilna

– Dina Katznelenbogen, née en 1895 à Vilna, assassinée en 1942 à Paneriai

– Yaakov Katznelenboguen, né en 1923 à Vilna, assassiné en 1941 à Paneriai à 18 ans

– Mikhal Katznelenboguen, né en 1932 à Vilna, assassiné en 1941 à Paneriai à 9 ans

– Ema Oks, dentiste, née en 1892 à Vilna, assassinée en 1941 à Paneriai

– Frida Oks, assassinée à l’âge de 11 ans

– Boris Isaak Oks, assassiné en 1941 à Paneriai

– Emilia Oks, née en 1933 à Vilna, assassinée en 1941 à Paneriai à 8 ans

– Fanie Rivka Fayn , née en 1903 à Vilna, assassinée en 1942 à Ejszyszyki

– Alitzia Fayn, né en 1932 à Ejszyszyki, brulée vive dans la synagogue d’ Ejszyszyki à 10 ans

– Mikhael Fayn, né en 1939, mort à 3 ans en 1942

– Max Mostkoff, né à Vilna, pharmacien, assassiné en Pologne, Auschwitz ?

– Benjamin Mostkoff, né à Vilna, assassiné en 1941 à Paneriai

– Moshé Mostoff, né en 1923 à Vilna, assassiné à Paneriai en août 1941 à 18 ans

– Mordechaï « Moti » Mostkoff, né en 1916 à Vilna, membre de Hashomer Hatzair, assassiné en août 1941 à 25 ans à Paneriai

 

Avec ces noms se termine notre voyage.

 

 

 

 

Ouziel ou le rêve d’ailleurs

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Avez-vous déjà rêvé d’un ailleurs? De quitter votre nid pour découvrir des contrées qui ne ressemblent en rien à ce que vous connaissez, et dont vous ignorez jusqu’à l’existence?

Alors, venez avec moi, je vous emmène dans la ville de Chelm, rencontrer les Chelmiens, et en particulier Reb Ouziel, le tailleur, et sa famille. Lui aussi se mit un jour à rêver d’un ailleurs, à rêver d’aller voir au-delà de l’horizon et des frontières du connu… Mais… ne brûlons pas les étapes. Venez donc, pour commencer, visiter la ville de Chelm.

Sous le soleil éblouissant d’un lundi matin de mai, les petites maisons de bois colorées sourient entre les champs et les chemins de terre. Ici, chacun sait ce qu’il a à faire, et derrière un tableau qui pourrait bien vous sembler incroyablement désordonné, s’articule une véritable vie de fourmilière, réglée comme du papier à musique. Alma, Bekhora et les autres filles du village frottent sur des grilles d’accords ensavonnées, dans une géniale chorégraphie rythmée par le chant des grillons et orchestrée par les chants talmudiques qui s’échappent de la petite yeshiva, non loin du lavoir, les vêtements crasseux de leurs frères et pères. Pendant ce temps, les bébés du village, dont petit frère Ahio, barbotent dans la petite mare en compagnie des poissons et des canards, et leurs vocalises enfantines accompagnent à merveille cette symphonie. Les jeunes du choeur de la shul s’appliquent à travailler leur gamme plantatonique pour accompagner le dur labeur des hommes du champs qui borde la petite place du village. Non loin de là, à quelques roulées de carriole, dans sa cuisine, la mère, Myriam, épluche les betteraves du Bortsch en discutant avec son reflet dans le miroir : «Oï veï, Myriam, comme tu es lente ce matin, le Bortsch ne sera jamais prêt pour le repas!, désespère le reflet de Myriam, à quoi celle-ci répond :

  • Et bien si tu m’aidais un peu avec les carottes et les patates, au lieu d’éplucher les betteraves comme moi, ça irait deux fois plus vite!»

Laissons-les à leurs disputes, et allons voir le père de famille, Ouziel le tailleur, affairé à mesurer avec son ruban la distance depuis le lit de Rabbi Dayane jusqu’à la Place de l’Assemblée des Grands Sages du petit Shetl de Chelm. Oui, les Grands Sages de Chelm, à cours de sujet lors de la dernière Assemblée générale, s’étaient, après maintes tergiversations et diverses simagrées, mis d’accord sur la nécessité de trouver une question – quelle qu’elle fût – à l’ordre du jour. Mais, quelle décision prendre lorsque l’objet du débat est justement son sujet? Vous me suivez toujours? Et bien, les plus sages des sages de Chelm proposèrent de prendre une décision délibérément inutile. Vous comprenez bien la logique de cette proposition bien sûr, car l’absence de délibération à l’issue d’un débat de l’Assemblée des Grands Sages du petit Shetl de Chelm aurait remis en question l’utilité même de cette Assemblée. Bref, Rabbi Dayane, le Grand Sage du village, avait donc suggéré qu’un tapis rouge soit confectionné par le tailleur Ouziel et déployé depuis le pied de son lit jusqu’à l’Assemblée des Grands Sages du petit Shetl de Chelm. Inutile d’en justifier la raison, la raison d’être de ce tapis étant justement son inutilité. Tous les sages du village, c’est à dire tous les hommes en âge d’être sages, avaient approuvé et voté en faveur de ce projet, savourant d’un subtil claquement de langue pour certains, d’un papillonnement de cils, ou encore d’un petit rictus doublé d’un léger lever de sourcil pour d’autres, le prestige de leur voix dans la dynamique socio-politique de Chelm.

Voilà donc Ouziel, sifflotant dans un brindaillon de satinin, s’exécuter avec toute la minutie dont il a hérité de son père tailleur, qui l’avait héritée de son père tailleur, qui l’avait lui-même héritée de son père tailleur et ainsi de suite jusqu’à la nuit des temps certainement…

La vie suivait donc sa partition dans ce charmant petit shtetl aux maisons de bois colorées, et chacun vaquait à son occupation lorsque, d’une commune stupeur qui fit cesser subitement toute cette frénésie sonore, tous les gestes s’immobilisèrent en choeur et tous les regards se tournèrent vers le chemin terreux menant à Chelm, où avançait d’un pas tranquille un inconnu. Chaque esprit chelmien fit une pirouette maladroite qui retomba en un immense point d’interrogation collectif. L’inconnu avança jusqu’au milieu de la place, et s’arrêta pile sous le point d’interrogation. Personne ne bougea, les filles au lavoirs, les mères aux fenêtres, les enfants sur le perron de l’école, les bébés dans la mare, les hommes dans les champs, les vieux devant l’Assemblée… Toutes les bouches étaient ouvertes, les yeux écarquillés et les sourcils froncés. Les mains étaient en suspension au beau milieu de leur action, et les corps semblaient avoir été gelés instantanément dans leur mouvement par un coup de baguette magique.

«Shalom, dit l’inconnu, suis-je bien à Chelm?»

Tous les regards se tournèrent alors vers le Grand Sage des Sages de Chelm, Rabbi Dayane, qui se tenait sur le perron de sa maison, la plus grande et soignée du village, et qui observait le travail d’Ouziel accroupi à ses pieds avec son mètre ruban. Rabbi Dayane regretta amèrement que le tapis rouge ne fût pas encore déroulé devant sa maison, car malgré sa grande inutilité, le tapis lui aurait conféré un certain prestige qui lui aurait donné du courage pour endosser son rôle de Grand Sage du village. Rabbi Dayane leva les yeux au ciel, implora le tout puissant de lui infuser la sagesse et le courage nécessaires pour aborder l’inconnu, puis avança d’un pas presqu’assuré jusqu’à la place, sous les regards admiratifs de ses ouailles, dont les têtes, d’un commun mouvement de droite à gauche, balayèrent le chemin pour accompagner le lent déplacement de Rabbi Dayane, et s’arrêtèrent avec lui devant l’inconnu. Il éclaircit sa voix patriarcale d’un important raclement de gorge et répondit :

«Oui.

– Je suis ravi de vous rencontrer, vous devez être le Grand Sage Rabbi Dayane, je vous connais de mon livre de contes Yiddish. J’ai fait un long chemin pour venir jusqu’à vous, et votre village est encore plus surprenant que je ne l’imaginais! Voyez-vous, mon livre de contes n’est pas illustré… Un grand bonjour à vous tous, Chelmiens, veuillez accepter la venue imprévue d’un jeune homme curieux venant de la Grande Ville, et qui voudrait simplement découvrir la vie et les habitants de votre shtetl. Je m’appelle Uri.»

Devant tant d’assurance, de curiosité, d’étrangeté et de culot, Rabbi Dayane resta sans voix. Les enfants et les bébés nus et mouillés s’avancèrent vers Uri pour observer son drôle de nez, ses yeux étranges, ses cheveux outrageusement découverts, son menton rasé, sa scandaleuse moustache enroulée, ses vêtements désaccordés… Un bébé rampa jusqu’à ses bottillons et lui tira un lacet en riant, Uri lui tapota amicalement la tête.

Les enfants prirent le relais de Rabbi Dayane qui était devenu muet, et mitraillèrent Uri de questions: «C’est quoi la Grande Ville? Pourquoi ne portes-tu pas de couvre-chef comme tout le monde? Où est ta barbe? Pourquoi as-tu des cheveux enroulés au-dessus de ta bouche, Qu’y a-t-il au bout du chemin? Est-ce que le monde continue après Chelm? As-tu des enfants? Une maman? Une femme?…» Leur curiosité était sans fin, et Uri était ravi de leur répondre, de leur parler de la Grande Ville, de sa cathédrale et son château, de ses rues vivantes, de ses commerces foisonnants, ses marchés odorants, ses universités studieuses, ses filles charmantes, ses étudiants joyeux, ses enfants espiègles, ses vieilles sur leur perron…

Sa voix était comme une mélodie enchanteresse aux accents inconnus qui hypnotisaient son auditoire. Les yeux des enfants pétillaient, et les Chelmiens s’approchaient imperceptiblement de l’étranger, les oreilles grandes ouvertes, comme aspirés par ses volutes sonores, ne sachant pas si c’était le démon en personne ou un messager du Tout Puissant qui était venu leur rendre visite. Les sages se regardèrent et s’éclipsèrent ensemble de la scène pour aller débattre à l’Assemblée. Pendant qu’Uri continuait de raconter la Grande Ville aux villageois, les Sages de Chelm entamèrent avec une inquiétude mêlée d’une grande satisfaction une discussion pour le moins importante, utile et nécessaire à l’avenir du village.

Oy vey iz mir! Comment un étranger avait pu arriver à Chelm? Qu’y avait-il au bout du chemin? Y avait-il donc quelque chose au-delà du shtetl? Quel khoutspé, quel toupet, que faire de ce Goy mal élevé? Oy vey, faut-il le chasser? L’accueillir? L’habiller décemment, lui faire pousser la barbe? Lui couper la moustache? Faire de lui un vrai Mentsh? Lui demander de nous amener au bout du chemin, ou lui interdire de mentionner à nouveau cette «Grande Ville»? Les Sages du village, devant tant de questionnements importants, jubilaient et s’égosillaient, les arguments jaillissaient et les voix éclataient dans un désaccord parfait. Jamais l’Assemblée des Grands Sages du petit shtetl de Chelm n’avait eu à débattre d’un sujet aussi crucial et controversé que la question «Uri». Cela prit des jours et des nuits, durant lesquelles Uri s’était mis à l’aise chez Ouziel et sa famille qui l’avait accueilli en attendant le verdict de l’Assemblée. Uri était devenu un véritable membre du village, il discutait avec tous, faisait des parties de cache-cache désopilantes avec les enfants, décrochait les sourires des jeunes filles et déclenchaient les commérages des vieilles. Il employait une bonne partie de son temps à croquer sur un petit cahier tous les détails de la vie du shtetl : le lavoir et ses grilles d’accords, les champs et ses gammes plantatoniques, les magnifiques khalés tressées du shabbat, la yeshiva où étudiaient les garçons et la shul où priaient les hommes, la mare aux bébés et les discussions de Myriam avec son reflet. Uri était illustrateur, il avait décidé de croquer Chelm dans son carnet afin d’illustrer son livre de Contes Yiddish pour pouvoir enfin raconter ces histoires à ses enfants le soir, car ces deux-là refusaient d’écouter des contes provenant de livres non illustrés.

Alors que les Sages débattaient encore avec virulence, Ouziel avait terminé son oeuvre, et un magnifique tapis rouge traversait le shtetl de part et d’autre, depuis l’Assemblée des Grands Sages de Chelm, jusqu’au pied du lit de Rabbi Dayane. Uri s’était empressé d’ajouter à tous ses dessins cette touche finale qui rehaussait encore d’un ton ses oeuvres.

Voilà, ses croquis étaient complétés, et Uri était prêt à rentrer chez lui, non sans un coeur bien lourd. Les villageois le regardèrent s’éloigner en agitant leur mouchoirs et en chantant à l’unisson «Zaït Gesund Uri! Reviens quand tu veux! »

Uri avait invité Ouziel à venir lui rendre visite à la Grande Ville quand il le souhaitait. Aussi, Ouziel était-il impatient que les sages aient fini de débattre afin de pouvoir soumettre à leur décision sa volonté d’aller explorer au-delà de Chelm, au bout du chemin de terre, pour découvrir la Grande Ville, et la raconter aux Chelmiens. Mais, personne n’osait perturber le débat. Aussi, les activités de Chelm reprirent leur cours en attendant les délibérations de l’Assemblée.

Les sages sortirent enfin de l’Assemblée, épuisés mais fiers de leur travail. Ils réunirent tout les Chelmiens, et Rabbi Dayane fit la déclaration suivante :

«Mes chers amis, un inconnu a pénétré dans notre shtetl sans en demander la permission. Ceci constitue un délit majeur, et un danger inestimable qui menace la quiétude de notre Chelm. Néanmoins, notre générosité et notre bienveillance envers notre prochain nous défend de chasser un inconnu, aussi khoutspé et culotté qu’il fût. Aussi, les Sages de Chelm et moi-même avons décidé d’accepter la présence de cet étranger chez nous, à condition qu’il adopte notre manière de vivre, de penser, de se vêtir, de manger et de parler! Ainsi soit-il!»

Les Chelmiens acclamèrent et applaudirent le sage, comme en était l’usage, puis un jeune homme osa prendre la parole pour annoncer aux sages qu’Uri était reparti chez lui, avec ses croquis de Chelm sous le bras et les bénédictions des Chelmiens.

Les sages poussèrent un soupir de soulagement et s’apprêtèrent à rentrer se reposer chez eux, quand Ouziel prit, à son tour, la parole:

«Rabbi Dayane, Messieurs les Grands sages de l’Assemblée de Chelm, puis-je soumettre à votre sagesse une requête? Je souhaiterais participer à l’enrichissement du savoir et de la culture de Chelm en allant voir la Grande Ville, en allant explorer au-delà de notre cher petit shtetl, et de son petit chemin de terre. Tel est mon rêve et ma requête!»

Les grands sages, forts d’une nouvelle décision de la plus haute importance à prendre, retournèrent à l’Assemblée aussi revivifiés que s’ils avaient dormi sept nuits d’affilée, et entamèrent le débat, avec la même ferveur, le même enthousiasme et le même désaccord parfait que lors de Assemblée précédente. Ils ressortirent quelques jours plus tard et le Grand Sage déclara :

«Ouziel, tu seras nos yeux et nos voix, sois notre messager et va à la Grande Ville. Tu nous rapporteras ce que tu y auras vu. Sois de retour lorsque ta quête sera achevée.»

Ouziel, ravi, s’en alla gaiement sur le chemin de terre et quitta Chelm en secouant au vent son mouchoir et en sifflotant un air klezmer dans son brindaillon de satinin. Il sautillait comme un cabriolet et arriva au pied d’un arbre. Il se retourna et regarda à l’horizon. Plus de Chelm. Pas de Chelm derrière lui, pas de Grande Ville devant lui. Il était dans l’Entre Deux. Une larme d’excitation et d’appréhension se forma au creux de son oeil. Il se dit qu’il devait prolonger ce moment car ce n’était pas tous les jours qu’on jouissait du privilège de se trouver dans l’Entre Deux. Alors, il se posa au pied de l’arbre, retira ses bottes et s’apprêta à dormir. Mais, se dit-il, comment saura-t-il en se réveillant, de quel côté repartir? Alors, il disposa ses bottes bien soigneusement en direction de la Grande Ville, puis s’endormit serein. Il rêva de cathédrales et de châteaux, de marchés odorants, d’étudiants joyeux et de filles aimables… Puis soudain, alors qu’il allait, émerveillé, dans les rues vivantes de la Grande Ville, il sentit un petit tapotement à l’épaule. Il ouvrit un oeil, puis deux, et découvrit une petite créature échevelée aux yeux malicieux qui se pencha sur lui et lui chuchota au creux de l’oreille :

« Reb Ouziel, ta quête est noble, aussi voulais-je te prévenir que mes camarades lutins t’ont joué un mauvais tour : ils ont inversé la position de tes bottes. Ne te laisse pas dérouter par ces vauriens. Au revoir! » Et d’un bond, il disparut de l’horizon.

Ouziel s’assoupit à nouveau et, à son réveil, n’oublia pas la visite du lutin. Il prit donc bien soin de tourner ses bottes avant de les enfiler, et se remit en chemin. Bientôt, il arriva à un panneau de bois sculpté qui annonçait «Chelm». Tiens, se dit-il, plutôt surpris, la Grande Ville s’appelle Chelm aussi, quelle coïncidence! A mesure qu’il avançait, un sentiment étrange de déjà-vu se précisait, un peu comme dans un songe, ou une lointaine réminiscence. Lorsqu’il arriva au coeur de la Grande Ville, les habitants l’acclamèrent, et Ouziel en conclut qu’Uri avait dû annoncer sa venue. Cet accueil lui fit chaud au coeur et confirmait l’idée qu’il s’était faite de citadins joyeux et accueillants, d’après les descriptions d’Uri. Il demanda d’ailleurs où il pouvait trouver son ami, et on l’informa, d’un ton suggérant qu’il s’agissait là d’une évidence, que celui-ci était reparti il y avait déjà quelques jours. Bon, ce n’est pas grave, se dit Ouziel, Uri doit être un grand voyageur. Je vais visiter la Grande Ville tout seul. Il aperçut ce qui ressemblait fort à la shul de Chelm. Serait-il en train de devenir fou? Mais il se raisonna et comprit qu’il devait s’agir de la Grande Cathédrale. Puis il vit une grande maison qui ressemblait fort à celle de Rabbi Dayane, avec un beau tapis rouge qui menait à elle, et, refoulant le malaise qui le saisissait doucement, se dit que c’était le château. Après tout, cette ville était plutôt plaisante et bien conforme aux descriptions d’Uri. Le marché odorant dont il avait parlé était bien là, qui ressemblait à s’y méprendre à la petite étale de Reb Zvouloun, le marchand de Chelm. Il passa devant un lavoir, des champs, une yeshiva et une mare aux bébés. Quelle ressemblance avec chez lui, c’était, il est vrai, plus que troublant! Mais, il songea qu’après tout, il était plutôt rassurant de ne pas se sentir complètement dépaysé. Il avait un peu appréhendé la Grande Ville en pensant qu’il risquait d’y perdre complètement la tête. Il se dirigea donc vers le chemin qui ressemblait à celui qui menait de la place de son Chelm à chez lui. Une maison, identique à la sienne se tenait là. Il sonna et une femme lui ouvrit. Vous l’avez certainement deviné : la femme ressemblait comme deux gouttes d’eau à Myriam. Elle se jeta à son cou et l’embrassa. «Shalom Ouziel, comme je suis heureuse de te voir!» s’écria-t-elle. Ouziel rougit et vit qu’en fait, cette femme était plus tendre encore que Myriam, et peut-être même un peu plus belle! Uri avait dit juste : les femmes étaient incroyablement aimables à la Grande Ville! Il se mit à l’aise et mangea goulument ce qui lui sembla être le meilleur Tcholent de boeuf et de haricots, et les meilleurs beïgels qu’il n’avait jamais mangés. La présence des enfants de la maison, deux douces jeunes filles et un bébé bien joufflu, parfaitement semblables d’apparence aux siens, lui gonfla le coeur de bien-être. Puis il ressortit dehors et constata que, si en effet tout était très ressemblant avec son Chelm, néanmoins il y avait des variations mineures, tout à l’avantage de ce nouveau Chelm qui lui paraissait un chouïa plus grand, plus lumineux, plus ceci et plus cela. Même le tapis rouge qui traversait la ville avait été confectionné avec davantage de minutie que le sien, ce qui lui pinça un peu le coeur. Il lui fallait dans la plus grande urgence rapporter ces constatations à son Chelm. Il reviendrait étendre ses recherches plus tard.

Il se remit donc en chemin, et s’assoupit au pied de l’arbre de l’Entre Deux, car il sentait que ce repos était une étape nécessaire au passage d’un monde à l’autre. Le lutin vint lui rendre visite comme la fois précédente, et il prit donc bien soin à son réveil de replacer ses bottes du bon côté.

Lorsqu’il arriva à Chelm, personne ne l’acclama. Chacun vaquait à ses occupations sans lever la tête, sans même un signe de reconnaissance. Lorsqu’il arriva chez lui, Myriam s’écria «Mais où étais-tu passé?! je t’ai cherché partout!» Etait-elle devenue folle? Ne savait-elle pas qu’il était parti explorer le monde?! Quelle femme fatigante!

Ouziel se rendit à l’Assemblée pour faire part aux sages de ses découvertes. Il se plaça, fier, derrière le pupitre de Rabbi Dayane et déclara : «Je reviens de loin : j’ai réalisé mon rêve, j’ai voyagé, j’ai découvert, j’ai ouvert mon esprit à de nouveaux horizons mes amis! J’ai rencontré un lutin qui m’a aidé à trouver mon chemin, et j’ai découvert la Grande Ville. Elle s’appelle Chelm, comme chez nous!»

Cette nouvelle fut accueillie par un flot de «ooooooh!» et de «Aaaaaaaaaah» admiratifs.

Ouziel poursuivit : « Beaucoup de choses ressemblent à chez nous, mais tout est un peu plus grand, un peu plus beau, un peu plus soigné, un peu plus aimable, et un peu plus accueillant.»

Les sages furent surpris, et un peu vexés. Lorsqu’Ouziel repartit afin de poursuivre sa quête à la Grande Ville, l’Assemblée des Grands Sages de Chelm se réunit à nouveau, et décida, après leurs simagrées et tergiversations habituelles, qu’il n’était pas acceptable que la Grande Ville fût un peu plus belle, un peu plus soignée, un peu plus aimable et un peu plus accueillante que Chelm. Aussi décidèrent-ils de développer leur shtetl afin de le rendre plus attrayant aux yeux du monde.

Ouziel, à nouveau sur le chemin de la Grande Ville, s’installa à l’endroit habituel, et, plaçant avec soin ses bottes dans la bonne direction, s’assoupit dans l’Entre Deux. Le lutin ne vint pas lui rendre visite cette fois, mais Ouziel était bien décidé à ne pas se laisser dérouter par ces créatures farceuses, et, les connaissant bien maintenant, il savait que faire pour déjouer leur piège: il repartit donc dans la direction opposée à celle indiquée par ses bottes!

Qu’elle ne fut pas sa stupeur de voir tous les citadins affairés en chantant et sifflotant, à améliorer les chemins, à astiquer les maisons, à dérouler des tapis multicolores au pied de chaque porte d’entrée, à décorer la ville comme pour célébrer un évènement de la plus haute importance. La Myriam de la Grande Ville, plus lumineuse que jamais, souriait de mille feux et l’accueillit avec toute la grâce et la tendresse que l’on peut attendre d’une créature céleste. Ouziel était transporté. La Grande Ville était décidément plus à son goût que son vieux Chelm. Aussi, Ouziel décida-t-il d’y élire domicile. Après tout, il avait ici une maison, une femme, des enfants, tout ce qu’il avait à son vieux Chelm, il l’avait ici aussi.

Au bout de quelques temps néanmoins, il se mit à penser à sa vraie Myriam, à ses vrais enfants, à son vrai Chelm, et une grande nostalgie le saisit, ainsi qu’un vague sentiment de culpabilité de les avoir quittés pour la Grande Ville. Il essaya de se raisonner, mais, décida qu’il lui fallait retourner une fois de plus à son vieux Chelm.

Il retrouva l’inégalable plaisir d’un repos au pied de son cher arbre de l’Entre-Deux, et, bravant à nouveau le piège des lutins farceurs, se retrouva dans son bon vieux Chelm. Ah, comme il était bon de revoir son shtetl! De plus, il vit que les sages avaient pris en compte ses remarques, et avaient amélioré l’attrait du village. Grâce à lui, grâce à ses explorations qui avait enrichi les connaissances des Chelmiens sur le monde extérieur, Chelm était devenu presque aussi attrayant que la Grande Ville. Aussi, il décida finalement que sa place était ici, et que rien ne pouvait égaler le sentiment de se sentir chez soi.

La vie reprit donc son cours à Chelm.

Ouziel repensait souvent à la Grande Ville et à l’Entre Deux. Il était un peu nostalgique, mais également fortifié et enrichi de ses voyages. Les Chelmiens le respectaient pour sa bravoure et le savoir qu’il leur avait transmis. Et puis, tout compte fait, se disait Reb Ouziel, malgré son caractère parfois difficile, Myriam était peut-être bien aussi belle et aimable que la femme de la Grande Ville, lorsqu’elle était dans de bonne dispositions.

 

 

Voyez-vous, votre curiosité et votre soif d’ailleurs pourrait vous mener bien loin de chez vous! Gardez cela à l’esprit : il n’est pas toujours facile de trouver le bon chemin, parfois l’aide d’un lutin peut s’avérer utile, mais parfois dangereux! Alors attention à ne pas vous laisser dérouter, suivez votre chemin, et écoutez votre coeur! Et ne vous inquiétez pas, toutes les routes finiront par vous mener chez vous.

 

 

 

Des pas sur la neige

Des pas sur la neige.pngDes Pas sur la Neige, 

inspiré du Prélude n°6 de Debussy

Pour Noémie

 

Une page blanche, étendue immaculée, partition vierge.

Pas un bruit, pas un son.

Tout est calme. Tout est froid.

A peine un soupir.

La neige cristalline berce les arbres de son silence.

 

Les notes se posent à pas de velours.

J’avance doucement et trace mon sillon dans la blancheur intacte.

J’y inscris ma présence en notes ascendantes,

Je trace mon histoire, pas à pas, sur le lac glacé,

Sous le regard sans voix des branches nues.

 

La partition se remplit, le croquis prend vie,

L’encre pose ses touches délicates.

C’est comme un chant qui traverse la forêt,

Y laisse ses empreintes,

Imprime sa mélodie,

Y laisse une impression…

 

Puis s’efface.

Reste-t-il une trace?

 

 

Illustration Nadia Berz

2017

Viens…

Cachou tourne en rond comme dans une cage. Il fait quelques pas au hasard dans le salon, se pose sur le canapé, esquisse une pirouette pour redescendre, se relève, et se remet à tourner en rond, comme dans une cage. Il saisit un tabouret, le déplace, grimpe dessus, attrape la boîte interdite et pique un chocolat. Le chocolat fond dans sa bouche et disparait, ne laissant qu’un vague souvenir de sa saveur sucrée sur son palais, qui bientôt s’évanouit complètement. Pour redescendre, Cachou fait un bond du tabouret jusque sur le canapé pour ne pas tomber dans la mare aux crocodiles. Il prends un magazine, l’ouvre, le feuillète puis le referme. Il s’empare d’un recueil de poèmes de Yeats qui traîne sur la table basse, lit le premier poème – qui ne fait aucun sens puisqu’il est en Anglais et Cachou ne connaît pas un mot d’Anglais – puis repose le livre et reste quelques instants, l’air interdit, sur le canapé. «Come, human child, to the waters and the wild…» Ce refrain absurde car incompréhensible résonne malgré tout dans sa tête, sous forme de sons incohérents. Et Cachou se remet à tourner en rond, comme dans une cage.
Aujourd’hui, tout est fade et insipide, rien n’intéresse Cachou, tout l’ennuie. Il a besoin d’air.
Discrètement, Cachou chausse ses bottes en caoutchouc bleues et sort dans la brume blanche. Sans rien dire à personne, en secret.
Il ouvre le portail du jardin. Droite ou gauche?
A droite, c’est chez sa copine Mellie, à gauche le lac de Fairie. Cachou prend à gauche, comme guidé par les volutes de brume blanches. Il va au lac, seul.
Le lac est d’un vert profond, presque noir, et dégage une fumée blanche qui se mêle à la brume. L’eau doit être glacée! Cachou frémit. Il ramasse deux petits cailloux gris et les lance dans l’eau froide et fumante du lac de Fairie. Les cailloux rebondissent sur l’eau et y laissent des ronds qui grandissent, s’embrassent, puis s’évanouissent doucement. C’est la première fois qu’il réussit à faire un ricochet – non, même deux ricochets d’un coup – puis trois, quatre…!
Soudain, il lui semble entendre le tintement à peine perceptible d’un carillon sortir des ronds d’eau. Il doit sûrement rêver.
Cachou s’assoit sur l’herbe mouillée, et, sans raison, comme ça, parce que ses cailloux ont laissé une empreinte sur le lac, et parce que les ronds ont grandi et se sont embrassés avant de s’évanouir, et parce que le tintement énigmatique et à peine perceptible d’un carillon a accompagné la danse des ronds, une larme se forme au creux de l’oeil de Cachou, reste figée là, ronde et brillante, avant d’être libérée doucement et de rouler comme une perle de cristal le long de sa joue. Une autre apparaît, puis une autre et encore une autre, et Cachou se met à sangloter, sans plus pouvoir s’arrêter. Son chagrin, venu de nulle part, ou peut-être venu des profondeurs du lac, le saisit tout entier. Sa tête tourne, ses yeux piquent, sa gorge brûle… Alors, pour calmer son chagrin, il s’allonge sur l’herbe verte et tendre, pose la tête dans la petite mare de larmes qu’il a laissée et s’endort dans la brume blanche, au bord du lac de Fairie…

… Et là, quelque chose d’extraordinaire se produit : les ronds des ricochets de Cachou ré-apparaissent, accompagnés du tintement du carillon qui s’intensifie progressivement et résonne entre les montagnes, dans le silence du lac. Les ronds grandissent, grandissent, grandissent et couvrent le lac, et, de là ou les ronds s’embrassent, surgit une jeune fille rousse, ronde et rieuse, aux pommettes roses et tachetées et aux cheveux en bataille, entremêlés d’herbes folles et de fleurs sauvages. La jeune fille est habillée d’une robe de plantes aux mille couleurs. Ses ailes transparentes et argentées la portent jusqu’à Cachou endormi.
«Viens, petit humain, viens dans mon royaume, où tout n’est qu’eau limpide, herbes folles et fleurs aux mille senteurs. Oublie ce monde insipide où la parole est sans couleur, la musique sans saveur, et les hommes sans bonheur.
Ton petit coeur ne peut contenir tous les pleurs de ta terre. Oublie ce chagrin qui n’est pas le tien.
Viens, petit humain, viens goûter à la douceur aquatique de mon royaume, viens danser dans les herbes folles au rythme d’un air plein de saveurs, et cueillir des fleurs aux mille senteurs qui te transporteront au royaume des bonheurs.»
Alors, Cachou se lève et, comme envoûté par la fée, se laisse prendre par la main et s’envole avec elle. Quelques battements d’ailes argentées les élèvent dans le ciel, deux enfants, légers comme deux plumes virevoltant dans le vent. Après un petit tour dans les airs, plouf, ils plongent dans le lac, dans l’embrassade des ronds et disparaissent au son du carillon. Bientôt, il ne reste que quelques ronds grandissant dans le lac silencieux.
Puis, plus rien…
«Conteuse, me diras-tu cher lecteur, que signifie cette fin énigmatique? Cachou a-t-il rêvé? S’est-il envolé avec la fée dans son royaume des bonheur? Ou bien s’est-il noyé dans le lac ? Ou dans ses larmes? L’histoire est inachevé, conte-nous la fin!»
Cher lecteur, au risque de te déplaire, je dois t’avouer que j’ignore moi-même le dénouement de ce conte. Moi qui ai écrit cette histoire, sache que celle-ci s’est offerte à moi, un après-midi de brume au bord d’un lac, sans m’en révéler sa fin. Tout ce que je sais, c’est qu’ici précisément se termine mon histoire et que tu es libre, si tu le souhaites, d’en décider du dénouement, triste ou joyeux, féérique, fantastique ou prosaïque… Ou de laisser cette histoire là ou elle s’est terminée : «Puis, plus rien…»

Source : Contes

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